Guercoeur

Composé par Albéric Magnard entre 1897 et 1901, l'opéra Guercoeur n'a jamais été joué dans son entièreté du vivant de son auteur. Seul le premier et le troisième acte de cette tragédie ont été représentés du vivant de Magnard, à Nancy en 1908 et à Paris en 1910.

Le 3 septembre 1914, après avoir tiré sur des soldats allemands pour protéger sa propriété de l’Oise, le compositeur français succomba à l’incendie de son manoir déclenché en représailles. La demeure fut réduite en cendre et avec elle les partitions du premier et troisième acte disparurent à jamais. Grâce à son ami Guy Ropartz, l’opéra pu être reconstitué et représenté dans sa totalité. Se basant sur ses souvenirs et la réduction piano-chant éditée en 1904 de l’opéra, il reconstitua de mémoire le premier et le troisième acte (le second par miracle ayant été conservé à Paris au moment de l’incendie).

En mai 2024, après seulement deux représentations en intégralité depuis la création de la pièce (Opéra de Paris 1931-1932 et Théâtre d’Osnabrück 2019), l'Opéra National du Rhin ressuscite ce chef-d’œuvre oublié rendant ainsi hommage à son auteur visionnaire. Un retour exceptionnel à la mémoire en sept dates entre L’Opéra de Strasbourg et La Filature de Mulhouse.

Beauté (Gabrielle Philiponet) et Guercoeur (Stéphane Degout)

Dirigé par le metteur en scène allemand Christof Loy, Guercoeur se démarque par son ambiance sombre, éthérée et tragique, se déroulant principalement à la frontière du monde des vivants et des morts. Sur le papier l’histoire paraît folle et curieusement liée au sort d’Albéric Magnard, résonnant comme une prémonition funeste : « […] Guercoeur est mort prématurément après avoir trouvé l’amour auprès de Giselle et libéré son peuple d’un tyran aux côtés de son ami Heurtal. Incapable de trouver le repos, Guercœur implore qu’on lui rende son enveloppe charnelle. Vérité le met en garde : deux années se sont déjà écoulées sur cette terre où rien ne dure. Sa chute hors du Paradis pourrait être brutale… »

La première lecture du résumé de l’opéra évoque déjà quelque chose de magique et de surnaturel. Ce sera en effet le cas sur scène après plus de 3h de représentation (avec entractes). Pour exemple : après une longue introduction musicale, un choeur lointain annonce l’abolition de l’espace et du temps (« Le Temps n’est plus, l’Espace n’est plus »). On découvre alors Guercoeur, un homme perdu parmi une assemblée d’hommes et de femmes, errants sur scène ou en attente, mutiques. Il est le seul qui se distingue des autres par la voix en s’époumonant : « Vivre, qui me rendra l’ivresse de vivre ? ». Guercoeur se trouve en fait parmi les ombres, dans un monde où son âme a quitté son corps, il implore Vérité, déesse de cet outre-monde, de revenir sur terre et de retrouver l’amour de sa vie, Giselle. 

Guercoeur parmi les ombres

Par la magnifique mise en scène de Christof Loy, ce premier acte dévoile un spectaculaire sans emphase, où l’espace-temps est suspendu, où des êtres attendent ça-et-là postés sur des chaises, se levant parfois, déambulant lentement sur scène, comme s’ils étaient en partance pour un voyage inconnu. Tous semblent destinés à disparaître, sauf Guercoeur qui se refuse à la mort. Les maîtres-mots de ce monde semblent être l’apaisement, le calme et la lenteur. A travers ce premier acte d’une grande précision chorégraphique, la pièce prend petit à petit son ampleur. Les mouvements lents des interprètes, l’étrange fixité de leur pose pour certains, donnent l’impression que le temps s’est réellement arrêté et que nous sommes face à un tableau figé.

Le deuxième acte, le plus long, marque assez nettement l’opposition avec plus de luminosité sur scène et plus de mouvements brusques, de gestes vifs, éruptifs, notamment lors de la conversation entre Heurtal et Giselle et de la lapidation de Guercoeur par la foule. Son retour sur terre se passe mal. En effet pour Giselle tout comme pour une partie du peuple qu’il a sauvé, il n’est plus qu’une pauvre âme en peine, un souvenir lointain (« Guercoeur, âme égarée », « Guercoeur, être fantôme »).

Giselle (Antoinette Dennefeld) et Heurtal (Julien Henric)

Le troisième acte, qui voit Guercoeur de retour dans le paradis métaphysique fait la part belle aux Ombres, aux êtres déchus, prêts à être transportés vers l’au-delà, pour disparaître enfin, être oubliés et avoir le repos de leur âme. Soutenu par Souffrance, l’Ombre de Guercœur est accueillie par Vérité qui compatit à ses maux et lui apporte la paix. Dans une émouvante et grandiose prophétie, Vérité révèle à Guercœur le lointain avenir où l’amour, la tolérance et la justice régneront sur le monde. 

Vérité (Catherine Hunold) et Guercoeur

En même temps qu’une renaissance c’est en fait un véritable hommage qui a lieu sur scène, redonnant vie à un chef d’œuvre de l’opéra disparu des écrans radars après tant d’années et redonnant de l’importance à un compositeur tombé dans l’oubli. Si Guercoeur en 2024 a su autant marquer les esprits ce n’est pas seulement pour sa réactualisation mais c’est aussi pour sa capacité à engager un dialogue avec notre époque, à nous dire quelque chose provenant d’un autre siècle en ouvrant les perspectives. Au côté de la dimension visionnaire de Guercoeur se manifestent des qualités artistiques rattachées à l’impressionnant travail de mise en scène mené par Christof Loy.

L'aspect tragique de la pièce prend en effet son envol grâce à ses éléments de décor entrant en parfaite résonance avec les thèmes développés dans les trois actes. Sur scène, un mur évoquant la couverture d’un livre semi-ouvert fait office de transition pour passer d’un monde à l’autre via un plateau tournant. Imposant de par sa taille cet élément central du décor offre polyvalence et perspective selon son orientation. Tantôt sombre lors du premier acte, au fond noir, puis coloré, laissant apparaître dans son entre-deux un paysage peint baigné de lumière rappelant les toiles de Claude Gellée, tantôt clair, au fond blanc, lors du retour de Guercoeur sur terre.

Le mur de scène, pivot du monde terrestre et céleste

Tout au long du spectacle, en accord avec son sujet, c’est finalement l’esthétique du clair-obscur qui l’emporte. Chère au peintre Le Caravage, cette technique picturale consiste à moduler la lumière sur un fond d’ombre, en créant des contrastes propres à suggérer le relief et la profondeur. Utilisé habituellement dans des œuvres bidimensionnelle, cet effet de contraste très théâtral se trouve ici spatialisé. Notamment par l’intermédiaire d’un fond de scène plongé dans l’obscurité totale permettant de faire se détacher les interprètes grâce à un savant jeu d’éclairage. Se révèlent alors nettement les expressions, les modelés, les ombres propres et portées de leurs silhouettes éclairées à la manière d’un peintre. Mais ces effets de contraste très appuyés sont également visibles dans le choix des costumes et des éléments de décors. Tout d’abord ceux de Heurtal et Giselle, habillés respectivement en noir et blanc, puis ceux des autres personnages, les ombres en partance, notamment l’habit rose pastel de L’Ombre d'une vierge se détachant du fond de scène tel un fantôme sourdant de la pénombre. Mais il y a aussi les deux côtés du mur transitionnel teinté en noir et blanc et ses percées de lumière jouant le rôle de ciel étoilé en toute fin d’opéra.

Le clair-obscur chez Le Caravage "La Mise au tombeau", huile sur toile, 1602-1604 - Guercoeur sur scène avec Souffrance et Bonté, 2024

Cette ambiance chromatique tout de sombre peut paraître paradoxale comparée aux couleurs chatoyantes de l’affiche illustrée par Paul Lannes en tête de cet article. En charge d’une série d’affiches pour la saison 2023-2024 de L’Opéra du Rhin sur la thématique « Rêver d’un autre Monde », l'illustrateur strasbourgeois travaille en grande partie aux crayons de couleurs et dessine la plupart du temps des « choses sombres et mystérieuses ». Son œil d'artiste offre pourtant un point de vue abstrait et figuratif sur l’œuvre de Magnard. Ce cercle rougeoyant, de crépuscule ou d’aurore, au centre de l’image, pourrait à la fois évoquer un soleil ou bien un portail vers un autre monde. L’affiche décrit un astre ou une figure circulaire dont on voit le reflet posée sur la rive d’une étendue d’eau et l’ombre portée d’un homme seul devant une stèle. Au premier-plan, un arbre dont les feuilles rousses, tout comme le feuillage distant des arbres situés au loin, rappellent l’automne. Plus loin encore, en sfumato, la silhouette vaporeuse d’un clocher disparaissant dans la brume.

Détail de l'affiche de Guercoeur illustrée par Paul Lannes

Que nous dit cette affiche ? Elle nous parle déjà de nature, de recueillement, de solitude, de tristesse peut-être, de la fin des couleurs avant l’hiver, de mysticisme aussi, de surnaturel.

En effet Guercoeur est un peu le mélange de ces interprétations, une œuvre dramatique effleurant le fantastique dont les couleurs éparses apparaissent par fragment ou par touche à travers les costumes et les éléments de décor (fleurs, chaises), notamment cet interstice paysager sur scène faisant fonction de véritable faille chromatique et de bascule entre monde céleste et monde terrestre.

Mais l’esthétique de Guercoeur repose également sur sa part d’abstraction et la place faite à l’imaginaire. De part la simplicité et le dépouillement de ses décors et de ses accessoires, l’histoire surnaturelle de Guercoeur sous la direction de Christof Loy se veut d’une grande sobriété. La pièce est pourtant matière à images, matières à effets spectaculaires. Le défi est d’être parvenu à un certain minimalisme tout en ayant le moins d’artifice possible, tout en restant subtil vis-à-vis du récit, afin que le spectateur convoque et se crée lui-même ses propres images. Pour le metteur en scène cela veut dire aussi ne pas tomber dans une forme de grandiloquence qui livrerait tout clé en main, mais plutôt de suggérer le décor par bribe, en laissant au spectateur le soin de le compléter, de le transfigurer au moyen de sa pensée et de ses propres références. Guercoeur apparaît alors esthétiquement comme une toile à mi-chemin entre ce qui est reconnaissable et ce qui ne l’est plus et que l’on se plaît à rêver, un peu à la manière d’une œuvre d’Odilon Redon, laissant la place à un hors-champ intellectuel.

Odilon Redon, "Ophélie", 1900-1905

Enfin l’autre qualité majeure qui vaut à la pièce une véritable résurrection, c’est l’interprétation de ses personnages. Très nombreux sur scène, le récit met en lumière les performances scéniques et lyriques de nombreux artistes, parmi eux Stéphane Degout (découvert la première fois il y a 24 ans en Jupiter dans Orphée aux Enfers d'Offenbach à l’Opéra de Lyon), Adriana Bignagni Lesca (toute en sobriété en Souffrance charismatique), Catherine Hunold (dont la puissance vocale donne corps à Vérité), Alysia Hanshaw (dont l’errance sur scène rend grâce à L’Ombre d’une vierge) et le choeur de L’Opéra du Rhin dont l’intensité se déploie tout du long magnifiquement. Sans oublier la direction orchestrale impeccable d’Anthony Fournier (chef d’orchestre à La Filature de Mulhouse). Pour le rattrapage une captation est par ailleurs disponible en ligne sur le site d’ARTE Concert jusqu’au 25 novembre : https://www.arte.tv/fr/videos/119033-000-A/alberic-magnard-guercoeur/ .

Ticket de mon premier opéra

Représentation de Stéphane Degout en Jupiter dans Orphée aux Enfers (pastels et gouaches sur papier kraft, 200 x 100 cm,  RW, 2001)

Guercoeur (Stéphane Degout) et Souffrance (Adriana Bignagni Lesca)

En guise de conclusion voici une sélection de moments ayant particulièrement retenu mon attention durant les trois actes de cet opéra oublié. Un moment tragique, celui où Souffrance se rapproche de Guercoeur comme pour le protéger malgré sa mise en garde après qu’il eut été libéré de la mort par Vérité (fin du premier acte). Un moment magique, celui de la disparition définitive de Guercoeur à travers le temps et l’espace, matérialisé par un fond de scène constellé de point lumineux, moment véritablement métaphysique très kubrickien dans sa tonalité. Un moment visionnaire, la prophétie de Vérité comme message adressé au public en toute fin du troisième acte, dont la portée semble inoxydable tant par son lyrisme que par son optimisme salutaire, en tant qu’il s’adresse à la conscience de chacun, traversant les âges et les espaces, par delà la scène, par delà l’œuvre.

L'Ombre d'un poète (Glen Cunningham) et L'Ombre d'une vierge (Alysia Hanshaw)

Ce retour à l’opéra après de nombreuses années fut exceptionnel, renouvelant une expérience que j’avais moi-même un peu oublié. Pièce très dense sans être épuisante, porteuse d’une énergie artistique considérable en accord avec le concept d’œuvre d’art totale, ici intemporelle, grandiose et inspirante.

Image en tête d'article : Illustration de Paul Lannes pour Guercoeur

Photos : Opéra national du Rhin

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