La Mécanique des ombres
Le premier long métrage d’Hélène Merlin, Cassandre ou la mécanique des ombres, avec la jeune actrice Billie Blain incarnant le personnage principal de Cassandre, est une réussite d'écriture et de mise en scène. Tout commence avec le retour de la jeune ado chez ses parents dans la Sarthe après avoir passé un long moment en pension. Nous sommes exactement en juillet 1998, à la veille des grandes vacances et de la finale de la coupe du monde. Mais ce retour au bercail ne va pas être sans heurt et sans tracas.
Comédie noire, oscillant entre moments joyeux et comiques et grands bouleversements familiaux d’une féroce gravité, la mise en scène d’Hélène Merlin est d'une sensibilité poétique inattendue. Proposant d’introduire le récit par la voix-off de Cassandre et des images en super 8, dont le format s'étirera subtilement tout au long du film, la réalisatrice parvient magnifiquement à capter les joies et les peines de cet ado en devenir. Si bien que le film est captivant et émouvant du début à la fin.
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| Billie Blain incarnant le personnage de Cassandre / Plus haut l'actrice Agathe Rousselle interprétant Cassandre adulte |
Après une Marseillaise entonnée par une chorale marquant l'arrivée de la jeune fille au « sourire vertical » comme elle se définit de manière fantasque, aimant la vie, l'équitation et sa famille, survient une atteinte, une agression, qui d’un coup paralyse, effraie et contamine la vie de Cassandre comme une onde de choc. La mécanique des ombres dont il est question correspond à ce moment de basculement, ce moment où tout s’enclenche de manière complexe, où les liens familiaux se désagrègent, révélant des écarts de comportements, des horreurs, des souffrances, qui jusqu’ici étaient tus. Dans cette famille d'apparence bienveillante, malgré le trouble sur les visages de ses parents et de son frère comme le montre l'affiche du film, Cassandre vit cette désagrégation de plein fouet et tente de sortir la tête hors de l'eau.
La splendeur du film d’Hélène Merlin vient de cet équilibre délicat entre moments de joie, de bonheur partagé (véritables moments de réparation, notamment lorsque Cassandre se trouve au club d’équitation avec son amie et son professeur qui sont ses nouveaux piliers) et les moments sombres liées aux nombreux dysfonctionnements familiaux. Comme contrepoint symbolique de cette mascarade familiale, les plans montrant la réalisatrice animant une marionnette dont le corps entier peine à se relever, ou à se mouvoir. Agissant comme une métaphore, ces scènes entrouvrent une autre réalité, plus intime, plus larvée, plus expressive aussi, témoignant des effets dévastateurs sur l'ado, qui semblent avoir une résurgence non pas dans l'immédiat mais dans un futur proche.
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| Laïka Blanc-Francard (Laëtitia) et Billie Blain (Cassandre) |
Cette thématique de la mécanique et de la réparation se trouve aussi dans le premier film d'Eva Victor Sorry, Baby sorti cette année, interprétant elle-même un personnage en proie à un événement traumatique agissant comme un séisme impossible à contenir, impossible à cerner, qui nécessitera de nombreuses années et de précieux soutiens avant de [peut-être] s'estomper.
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| Eva Victor réalisatrice du film Sorry, Baby et interprète du personnage d'Agnès |
Hormis ce point commun avec le film d'Hélène Merlin, le film d'Eva Victor s'inspire aussi de sa propre vie, en mettant en scène un récit personnel teinté de drôlerie et de gravité. A l'inverse si le film d'Hélène Merlin suit une structure narrative plutôt chronologique, le film d'Eva Victor est découpé en plusieurs chapitres dont la temporalité n’est pas linéaire mais plutôt référentielle (l’année de l’incident, l’année des questions, l’année du bébé, etc.). Deux façons différentes d'exprimer le temps face à un traumatisme, deux façons de raconter un bouleversement.
Au tout début de Cassandre la phrase suivante apparaît : « Ce film est librement inspiré de faits réels ». C’est dans le « librement » qu’Hélène Merlin a mis tout son cœur à l’ouvrage, on le sent dans ces plans en clair-obscur de marionnettes qui ne sont pas sans rappeler certaines séquences du film de Kieślowski La Double vie de Véronique. Il y a aussi cet autre magnifique moment, celui où Cassandre et son amie sont dans sa chambre. Cette dernière met de la musique et commence à danser, puis Cassandre l’imite, se laissant entraîner dans une spirale de joie.
Cassandre ou la mécanique des ombres est un film d’une vitalité profonde qui par ses multiples tonalités parvient à faire ressentir le choc tout en associant la réparation jusqu’à émouvoir.
Images : Cassandre, Hélène Merlin, © Une Fille Production 2025 / Sorry, Baby, Eva Victor, © A24 2025






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