"Ce sont les histoires qui nous choisissent"

Il y a dans Hamnet de Chloé Zhao une forme d'universalité qui dépasse le simple intérêt pour le dramaturge anglais. En se focalisant sur le personnage d'Agnès, brillamment interprétée par Jessie Buckley, la réalisatrice décentre son récit. Ce n'est plus l'auteur de la plus grande pièce tragique de l'histoire qui est au cœur du film mais bel et bien la vie de celle avec laquelle il eut trois enfants. Le nom même de Shakespeare n'est prononcé qu'en toute fin, devenant presque anecdotique, comme pour éloigner l’hommage, la sacralité, ou même toute forme de recoupement avec la réalité historique. D’ailleurs le véritable nom de l’épouse du dramaturge n’est pas Agnès mais Anne. Par ce décentrement subtil Chloé Zhao se réapproprie la base biographique de son récit adaptée du roman de Maggie O’Farrel en faisant du couple célèbre un couple parmi tant d’autres.

Agnès et Will (Jessie Buckley et Paul Mescal)

Mais en privilégiant une figure féminine plutôt que son illustre mari, la réalisatrice choisit aussi d’orienter son récit vers une forme de prosaïsme et de mysticisme. Le point de vue adopté est celui de montrer ce couple retranché à la campagne, où Agnès, fille d’une mystérieuse femme des bois, s’occupe des taches domestiques alors que son mari se montre particulièrement absent et absorbé par la création de ses textes. Comme s'il y avait deux réalités qui cohabitaient sous un même toit. L’une presque invisible, détachée des taches matérielles, l’autre très concrète, au contact de la maison et de la nature. Les moments d’écriture sont par ailleurs quasi-inexistants. Ce qui est privilégié c’est le quotidien, le travail au jardin, la cuisine, les repas, les jeux, les promenades, le repos. De cette vie domestique à la campagne digne de scènes de genre, Agnès est montrée en charge du foyer. C’est elle qui met au monde douloureusement, rassure, soigne, encourage, s’occupe de ses enfants malades. Sa présence à la maison est synonyme de pénibilité et de réconfort.

Les enfants du couple, Hamnet, Susanna et Judith

L’importance pour Chloé Zhao de se concentrer sur le personnage d'Agnès et ce qui se joue en marge du processus créatif, en marge de la ville, de raconter l’histoire d’une famille dans l’Angleterre profonde du XVIème siècle plutôt que le travail de l’immense dramaturge fait écho à ses précédentes réalisations. Notamment à travers Nomadland et The Rider présentant des personnages tentant de redonner sens à leur vie après avoir perdu pied face au malheur. C’est bel et bien l’histoire de laissés-pour-compte, de marginaux, de blessés de la vie, qui intéressent la réalisatrice, où la perte d’un emploi, d’un proche, un accident, occasionnent des trajectoires plus ou moins chaotiques. Une vie nomade pour Fern dans Nomadland, la précarité pour Brady dans The Rider, le deuil pour Agnès dans Hamnet. Chloé Zhao filme les marginaux autant que les marges. Marge du spectacle, marge de la création, marge des grandes villes, marge du couple.

Frances McDormand dans Nomadland, Chloé Zhao, 2020

Brady Blackburn dans The Rider, Chloé Zhao, 2017

Mais la façon de montrer ces interstices de la vie, ces grandes fêlures, s’accompagnent bien souvent de tentatives pour reprendre le dessus. C’est aussi le cas dans Hamnet. Le film de Chloé Zhao soutient vivement l’idée d’une réparation et raconte comment d’une peine insoutenable retrouver sa solidité. Lors d’une interview au micro de Guillaume Erner la réalisatrice déclara ceci : « Je crois que ce sont les histoires qui nous choisissent, pas l’inverse. ».

Quand on lui a proposé le projet il semblerait qu’elle était au départ plutôt frileuse à l’idée de travailler à l’adaptation du roman de Maggie O’Farrel. Bien que la réalisatrice revendique ne pas être familière de l’œuvre de Shakespeare, Chloé Zhao comprit toutefois plus tard pourquoi on avait pensé à elle après avoir lu le roman de l'autrice irlandaise. Que faut-il comprendre à cela ? Quel sens donner à cette déclaration ? Peut-être que la matière même de l'œuvre de Chloé Zhao tient en la confrontation à la perte, à la mélancolie, au deuil, et que tout son travail est de tenter de montrer la fragmentation des êtres autant que la recherche d’un bonheur perdu.

A la lumière de cette interprétation, les préoccupations terre à terre dépeintes dans Hamnet s’accompagnent d’un pendant mystérieux rattaché à la nature. Visions et songes s’intercalent dans le quotidien. La grâce d’un oiseau, la majesté d’un arbre, le silence d’une forêt, deviennent des points névralgiques du récit. C’est aussi ce qui caractérise le cinéma de Chloé Zhao, raccorder le paysage, les grandes étendues, l’horizon d’un champ comme la noirceur d’une forêt aux sentiments humains. Illustration parfaite de cette idée romantique dans Les Éternels où la réalisatrice filme carrément une œuvre de Friedrich comme pour évoquer le désarroi et l’extrême solitude de ses personnages bien qu’ils soient tous regroupés dans la même pièce. Il n’est d’ailleurs pas anodin qu'elle cite l’artiste romantique ayant érigé le plus au rang tragique la splendeur du paysage, sublimant les vues d’outre-Rhin par la lumière et la petitesse de la présence humaine au-dedans de la nature.

Les Éternels, Chloé Zhao, 2021

Le Moine au bord de la mer, Caspar David Friedrich, vers 1808, huile sur toile

L’image clé de cette idée pourrait être l’affiche d’Hamnet où l’on retrouve Agnès et Will entourés d’une végétation luxuriante, les yeux fermés, têtes inclinées vers le bas, expressions et postures de deuil évoquant les pietà. Mais il manque la démesure chère à Friedrich. L’image la plus probante est sans doute celle d’Agnès recroquevillée dans la forêt, filmée en plongée sous de grands arbres, faisant foi d’une véritable symbiose entre la nature et son histoire intime. La forêt, motif omniprésent pour les peintres romantiques, espace transitionnel où se joue une relation à double sens entre l’homme et le monde, contient chez Chloé Zhao une sorte de grâce silencieuse, apaisante, réconfortante, réparatrice, qui berce, accueille toutes les peines. Forêt que l’on retrouve dans les songes au moment de la disparition d’Hamnet, mai aussi comme décor de théâtre infranchissable.

 

Par ailleurs lorsque Chloé Zhao se prête au jeu de l’émission Konbini « Vidéo Club », elle n’hésite pas à citer Werner Herzog et Terrence Malick comme deux sources d’inspiration majeures. Pas étonnant au regard de l’importance thématique de la nature et de la condition humaine dans sa filmographie, surtout dans Hamnet que l’on peut aisément rapprocher du Nouveau Monde ou d’Aguirre, la Colère de Dieu. On reconnaît d’ailleurs une façon de mettre en scène assez proche de Terrence Malick, notamment à travers des mouvements de caméra ondoyants, des environnements somptueux transfigurés par l’angle des prises de vues et la lumière, un montage elliptique, une bande-son mettant en exergue la musicalité de la nature, tout un langage cinématographique que l’on retrouve également dans The Tree of Life ou Les Moissons du Ciel. Mais cette approche malickienne se traduit aussi par une dimension panthéiste chez Chloé Zhao, comme si la nature était une force en elle-même capable de comprendre, une sorte de divinité de tous les instants qui assiste et observe. L’équilibre de l’univers intéresse la réalisatrice chinoise en même temps que le chaos qui habite ses personnages, d’où l’image d’Agnès larvée dans la forêt, montrée comme s’il s’agissait d’une alliance parfaite entre l’humain et la nature, comme si cosmos et chaos étaient intrinsèquement liés et réunis en un seul plan.

Cette recherche d'un équilibre harmonieux se trouve aussi dans l’unité que forme les personnages au contact de leur environnement proche où la forêt devient un écrin, le faucon un animal de compagnie, le ciel un toit, le mouvement des feuilles au vent un murmure. Il y a chez la réalisatrice un grand respect de la nature qui nous parle de notre propre rapport au vivant, mais aussi de nos propres croyances que l’on peut ici associer à une mythologie.

Chloé Zhao

The Tree of Life, Terrence Malick, 2011

Q'orianka Kilcher dans Le Nouveau Monde, Terrence Malick, 2005

The Tree of Life, Terrence Malick, 2011
 
Enfin comment ne pas aborder la dernière séquence d’Hamnet où se cristallisent deux mélancolies, celle d’Agnès et de Will, où la scène se fait écho de leur tumulte intérieur. On pourra dire ce que l’on veut au sujet du choix de Max Richter avec la composition Of The Undiscovered Country jugée par quelques critiques comme tire-larmes, mais c’est ignorer un peu vite tout le développement qui mène à cet instant prégnant. La musique de Richter ne cherche rien d’autre que le mouvement de la main d’Agnès, elle l’accompagne au contraire en signe de ralliement à Hamlet ainsi qu’à sa propre peine, engage tout son être à la compassion. Ce mouvement d’une rare intensité, qui inverse les polarités, est capté par Chloé Zhao de manière extraordinaire car il surgit de la plus simple des manières, c’est à dire sans élan, sans calcul, dans une forme pure de spontanéité. C’est ce qui donne une force incroyable à cette scène.

Cette parfaite adéquation entre le geste de la main, le regard et la musique donne lieu à un grand moment de cinéma, à un grand moment d’émotion il faut le dire. De mémoire de spectateur, il faut chercher chez les maîtres pour trouver pareille intensité de mise en scène, peut-être chez Spielberg ou Malick, notamment à la fin de La Ligne rouge au moment où le soldat Witt interprété par Jim Caviezel arrive au bout de sa trajectoire, jetant un regard sidéré sur l’ennemi qui l’entoure.

Hamnet est un grand film mélancolique. En éclipsant partiellement le processus créatif d’un des plus grands auteurs de la littérature et en le faisant surgir en toute fin, Chloé Zhao parvient paradoxalement à donner de l’épaisseur à l’indicible et à la matière même de l’œuvre shakespearienne. Sa force est de combiner magnifiquement deux mouvements contraires, tellurique et mystique, à l’image des deux gestes tendus d’Agnès et Will réunis par Hamlet. La place faite à la nature, montrée comme une présence vénérable apparaissant dans les rêves comme dans une forme d’éternité, pour mieux accueillir la disparition, transfigure le drame pour une variation surnaturelle. Par la connexion des sentiments humains à la nature, par cette échappée hors-champ de la création visant la consolation et la réparation, la réalisatrice sublime le chaos traversé par ses personnages en combinant beauté des gestes, beauté des regards, beauté de la musique.

 Images : Hamnet, Chloé Zhao, Amblin Entertainment ©2026

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