La variation de l'éclat

 


Le portrait de Marilyn réalisé en 1962 par Andy Warhol quelques semaines après sa mort semblait bien coloré, comme sorti d’un comics, dont les couleurs en aplat rappelaient les vignettes agrandies des toiles immenses de Lichtenstein. L’image originale, provenait des photos de préproduction du film Niagara.

Par un recadrage à la base du cou (« recut ») et son travail sérigraphique, Warhol rendait à la fois hommage tout autant qu’il cherchait probablement à dénoncer, critiquer tout du moins, les sociétés d’abondance et le culte de la célébrité. Le portrait de la star hollywoodienne « recoupé » devenait symboliquement, un visage se répétant jusqu’à épuisement de la couleur, comme emprisonné dans un circuit pictural, à jamais figé tel un masque prélevé du maelstrom médiatique, et finalement englouti par sa propre diffraction.

L’image répétée de Marilyn devenue culte par surmédiatisation, trouvait son écho dans la standardisation des produits de consommation, à l’instar des étiquettes des boites de Soupes Campbell, dont l’artiste avait déjà réalisé plusieurs sérigraphies à la même époque.  Par cette analogie, Warhol tentait peut-être de dire à quel point le monde médiatique et du spectacle a poussé la disparition de la star à force d’être exposée, consommée par le public et les photographes.

"Shot Sage Blue Marilyn", Andy Warhol, 1964, sérigraphie

"Diptyque Marilyn", Andy Warhol, 1962, sérigraphie, acrylique sur toile.

Au détour d’une scène au ralenti, le film Blonde d’Andrew Dominik offre une illustration de cette dévoration. Au moment de se rendre à l’avant-première de Certains l’aiment chaud de Billy Wilder, Marilyn prend la pose devant une cohorte de photographes dont les bouches agrandies, déformées, tels des « freaks », semblent prêtes à la dévorer.

Devant les objectifs, Norma Jeane Baker s’efface pour Marilyn, au point de n’être plus qu’un corps attirant les flashs, souriant à l’excès, alors qu’en dedans elle est dévastée. Tout son être hurle, souffre, vacille.

C’est le point de vue adopté par Blonde, adaptation cinématographique de la biographie fictive du même titre de Joyce Carol Oates parue en 2000 montrant Marilyn au-delà du miroir, révélant ce qui se cache et se joue derrière les apparences, c’est-à-dire un immense tourment sous la beauté et le masque souriant. Le film d’Andrew Dominik met ainsi en exergue la trajectoire de vie chaotique de Marilyn en insistant sur ses fragilités.

D’une enfance maltraitée par une mère infanticide et un père absent qu’elle chercha très probablement à retrouver à travers ses différentes liaisons, à un enchainement d’épreuves douloureuses, notamment son désir de maternité resté vain, c’est sur ces cendres que Norma Jeane s’est construite le personnage de Marilyn comme pour évacuer sa propre souffrance et s’en protéger.

Dans le feuilleton radio Marilyn, dernières séances réalisé en 2012 par Juliette Heymann (adaptation du livre de Michel Schneider sur la psychanalyse de l’actrice auprès de Ralph Greenson), cette intériorité mélancolique cachée sous le vernis du personnage de Marilyn, prend son sens au détour d’une conversation avec la fille de son psychiatre suite à sa prestation devant Kennedy : « Tout le monde a parlé de ma robe à 6000 dollars. En tissus transparent. Si moulante que mon couturier a dû la coudre sur moi. Ils n’ont pas compris. Ce n’était pas ma robe qui était une peau, mais ma peau qui reste un vêtement de chair. Ma peau qui me sert à ne pas être nue ».

Découverte dans Blade Runner 2049 et le dernier James Bond, Mourir peut attendre où elle tenait le rôle de Paloma agente américaine quelque peu maladroite lui donnant un certain charme comique, l’interprétation d’Ana de Armas dans Blonde est poignante. Ses expressions en adéquation avec les traits de Marilyn sont mises en valeur par un remarquable travail de cadrage et d’éclairage, soulignées par une image alternant noir et blanc et couleurs rappelant les photos de tournage et de mode des années 50.

Pour compléter le portrait de la star, Ana de Armas a travaillé durant un an avec un coach vocal. Cet aspect pointilleux peut paraitre étonnant mais Marilyn, dernières séances apporte une réponse hypothétique à travers l’interprétation de la comédienne Clotilde Morgiève. A son écoute on comprend que le soucis d’imiter la star hollywoodienne jusque dans la modulation de la voix dépasse la simple ambition mimétique, mais correspond plutôt à la volonté de s’intéresser de près à la sensibilité de Marilyn, de parcourir son intimité à travers ses différentes prises de parole, que ce soit dans ses films, ses chansons, au moment de ses interviews, ses appels téléphoniques ou bien ses propres enregistrements sur bandes magnétiques suite à ses séances chez Ralph Greenson où elle se rendit de janvier 1960 au 4 août 1962, date de sa disparition. Ainsi, l'écoute de la voix de Marilyn permet de se plonger dans ce qu'elle traverse. Une intimité ressentie, comme une part de vérité émergeant des paillettes, des regards d'Hollywood, faisant écho à une simple observation du psychanalyste au sujet de sa patiente : "le réel est dans la voix quand elle se délie des images".

Dans un des épisodes du feuilleton on y apprend également que Marilyn, peu de temps avant de monter sur scène pour chanter Happy Birthday, Mr. President à Kennedy, qui était depuis quelques temps son amant épisodique, avait le souffle éteint, son articulation était empêchée, sans doute déstabilisée par la rupture de son contrat pour le film Quelque chose doit craquer, et qu’à force de répéter la chanson, elle prenait une charge de plus en plus caricaturale et érotique, donnant à voir et à entendre une parodie d’elle-même.

Madison Square Garden le 19 mai 1962, Marilyn chante pour Kennedy - photo de Cecil William Stoughton pour la Maison Blanche

La voix de Marilyn est comme le révélateur de ses émotions. Tout comme Ana de Armas l’interprétation de Clotilde Morgiève dans Marilyn, dernières séances est émouvante. Sa voix délicate et ses intonations parviennent à exprimer son grand désarroi et amènent une rare intensité dramatique au récit radiophonique, renforçant l’impression d’intimité, notamment dans sa dernière partie lors de la remise de l’enveloppe au docteur Greenson comportant deux bandes magnétiques à connotation testamentaire.

En résonance avec le feuilleton diffusé sur France Culture, l’essai biographique de Michel Schneider a fait l’objet d’une autre adaptation récente, la bd éponyme de la dessinatrice Louison. Contrairement au livre où l’histoire est racontée à la troisième personne Louison choisit d’adopter intuitivement le point de vue de Ralph Greenson et de ne pas se mettre dans la peau de Marilyn : « Naturellement, je me suis mise à la place de celui qui est en face d'elle et qui va raconter ses trente et quelques mois de sombre et lente mais déterminée agonie. »

"Marilyn, dernières séances", édition Futuropolis, planche 14, Louison, 2022

Les dessins en bleu, blanc et noir de Louison répondent à un conseil préalable de l’auteur lui-même au sujet du graphisme : faire quelque chose de «plus Misfits que Sept ans de réflexion et de plus crépusculaire que technicolor». La couleur bleue a ainsi guidée le travail de Louison, en référence aux Trois Brigands de Tomi Ungerer dans le choix des ambiances chromatiques, notamment des éclairages, ce qui donne à l’ensemble un mélange de chaleur et de froideur oscillant entre douceur et mélancolie.

Un autre parti pris esthétique singulier pour représenter l'histoire de Marilyn correspond au travail du son. A titre d'exemples certaines séquences sonores de Blonde s’éloignent d’un rapport classique à l’image, proposant des effets de décalage, des ralentissements ou des accélérations. Ces déformations des sons donnent un caractère expressionniste au film pour traduire le malaise et marquer la fracture entre vie intime et vie de star. De nombreux passages voient ainsi leur vitesse modifiée, comme dans la séquence où Marilyn arrive au ralenti à l’avant-première de Certains l’aiment chaud sous le crépitement des flashs et des cris du public. Les bruits environnants perdent de leur naturel pour quelque chose de plus étrange. Le son exprime alors une rupture profonde avec la réalité, celle du personnage de Marilyn, joignant de manière transitoire les plans où l’actrice est littéralement effondrée avec ceux où elle rayonne, comme prise dans une immense désarroi.

Au regard des œuvres citées précédemment, ces oscillations de natures diverses pour exprimer l’inconfort de Marilyn dans sa propre vie, prennent un sens éminemment symbolique à la fin du feuilleton Marilyn, dernières séances.  A l’issue d’un dernier enregistrement réalisé pour le docteur Greenson, l’actrice emploie une métaphore singulière pour tenter de décrire l’orgasme féminin, résonnant comme un écho étrange et tragique à sa courte vie de star : « Pensez à une lampe. Avec un contrôle d’intensité. Tandis que vous montez doucement le variateur, l’ampoule commence à briller, à briller encore, et finalement, dans un éclair aveuglant, s’illumine toute entière. Puis vous tournez dans l’autre sens. Et la lumière diminue. Et enfin, elle disparait ».


Images additionnelles : Blonde Andrew Dominik, 2022

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