L'âme de la révolte
Retour aux commandes de Paul Thomas Anderson avec Une bataille après l'autre. Après Licorice Pizza, dont le titre s'inspirait d'un disquaire de Los Angeles des 70's, le réalisateur revient avec une œuvre oscillant entre profondeur et légèreté dépeignant une Amérique en bosse et en creux. La comparaison imagée pourrait être la scène finale de course-poursuite dont la caméra suit la trajectoire en épousant et en suivant le relief d'une route, évoluant par rapport à son degré d'inclinaison progressant par onde ou vague à l'écran (scène géniale). Ici on retrouve le clin d’œil aux seventies dans le choix de certains titres musicaux mais aussi de la place du désert, décidément à l'honneur cette année (Sirāt, Black Dog), territoire symbolisant l'évasion et le désir de liberté aussi visible dans Easy Rider, Zabriskie Point et Vanishing Point.
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| L'affiche dans sa version nippone |
Dès les premières notes au piano (excellent thème de Jonny Greenwood citant au passage Pyramid Song de Radiohead et Musique funèbre pour la Reine Mary d'Henry Purcell) on sent que le film va nous emporter dans un récit avec de l'amplitude et du relief. Quoique prenant par sa mise en scène et bien rythmé, Une bataille après l'autre paraît au départ un peu boursouflé et quelque peu invraisemblable : des révolutionnaires poseurs de bombe libèrent un camp de migrants et continuent leurs activités explosives en totale impunité sans qu’aucun sang ne soit versé.
Pas de victimes pour le moment semble t-il, jusqu’au jour où, après un braquage raté, l’état se réveille et décide d’arrêter tous les membres de la « French 75 ». Une des héroïnes se fait capturer (Perfidia) et balance tout son groupe de révolutionnaires en échange de sa propre liberté. Son homme « Rocket Man » ou « Ghetto Pat » alias Bob Ferguson (Leonardo DiCaprio) est obligé de se faire la malle avec sa fille à Baktan Cross, terre d’accueil de tous les bandidos en cavale, cherchant à échapper aux autorités et refaire leur vie. 16 ans s’écoule, la fille de Bob a bien grandi, fait du judo avec Sensei Sergio (Benicio del Toro impeccable de coolitude) mais est recherchée par l’armée. S’en suit une prise d’otage dans un couvent de nonnes révolutionnaires et une traque avec course-poursuite réinventée en plein désert.
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| Perfidia (Teyana Taylor) et Willa (Chase Infiniti), telle mère, telle fille dans leur combat révolutionnaire |
Là où le film d’Anderson frappe fort c’est sur ses multiples tonalités en parvenant à jouer sur différents registres sans se casser le nez. Le burlesque tout d’abord à l’image de l’évasion de Bob en robe de chambre, sneakers et lunette noire. Mais aussi toutes les scènes de mots de passe « Quelle heure est-il ?? », moments où DiCaprio retrouve sa nervosité d’antan, sa marque de fabrique, comme dans Shutter Island, Django Unchained et Once Upon a Time in Hollywood. On le voit aussi rampant sur un tatami, scène risible rappelant Le Loup de Wall Street.
Autre registre, celui de la dérision à travers le personnage antagoniste du colonel Lockjaw incarné par un Sean Penn mémorable. Personnage dont le nom signifie littéralement « mâchoire verrouillée », tout comme ses déplacements, saccadés et robotiques, tant celui-ci est empreint du respect de la loi si bien qu’on croirait un Javert des temps modernes. Sa mort est machiavélique.
La dimension féministe est aussi mise à l'honneur à travers tous les personnages féminins. On peut particulièrement citer la première rencontre déroutante entre Perfidia et le colonel Lockjaw. Mais l’image la plus forte est sans doute celle de Perfidia enceinte mitraillant des cibles en plein terrain vague avec une rage digne d’une tigresse et derrière elle trois hommes avachis sur leur chaise de camping buvant des bières. Ou bien encore le moment où la révolutionnaire pimpée Junglepussy fait irruption dans une banque et monte sur le comptoir arme à la main. Plan immédiatement iconique.
Mais ces images ont aussi leur double en plus subtil, moins démonstratif et caricatural notamment autour du personnage de Deandra (Regina Hall), sorte de Che Guevara au féminin, qui vient chercher la fille de Bob dans une salle des fêtes, personnage tout aussi militant et contestataire mais plus secrète et rentrée que Perfidia.
Le film joue également sur le volet politique, à travers notamment toutes les scènes de révolte et de protestation, où les autorités traquent les opposants au régime, ici assimilable à une dictature. Mais on peut aussi citer les scènes complotistes montrant « Les Aventuriers de Noël » (« Christmas Avengers » en v.o), sorte d’État dans l’État gangrené par le suprémacisme et la soif de pouvoir, un groupe de néonazis en bref.
Le miracle c’est que le réalisateur parvient magistralement à jouer sur tous ces tableaux, sans que l’un ne déçoive ou soit moins impactant. Au contraire tout est parfaitement imbriqué et fluide. Cette alchimie est dû à la qualité du scénario (adaptation du roman de Thomas Pynchon Vineland), à la mise en scène mais surtout aux personnages, dont les profils singuliers dotés de nombreuses fragilités, malgré leurs apparentes solidités, les rendent on ne peut mieux humain.
A la fin de la séance, difficile d’oublier la paranoïa de Bob et ses addictions diverses, la rage de Perfidia et son appétence pour le sexe, les coquetteries capillaires du colonel Lockjaw et son boitement. Par ailleurs les looks vestimentaires et capillaires ne sont pas en reste. Mention spéciale à Sensei Sergio enfilant ses santiags par dessous son kimono, palme de l’accoutrement what the fuck ! La robe de chambre de Bob vaut également le détour, tout comme la robe bleue à volants et le blouson en cuir de Chase Infiniti. Cette galerie de personnages hétéroclites très stylés, presque caricaturaux, souvent affublés d’un gun avec viseur, fait beaucoup penser à des personnages de bd ou de westerns.
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| Planche manga promotionelle dans un style SD résumant le film en 4 tableaux |
Mais le film conserve en même temps sa teinte sérieuse et politique, en délivrant un message sur le rôle des puissants et leur niveau de corruption. Entre les révolutionnaires et les soldats de l’état il y a cet autre personnage, un mercenaire au comportement ambiguë car au service des « Aventuriers de Noël » mais aussi capable de libérer Willa en massacrant ses propres coéquipiers. D’ascendance indienne, le personnage nommé Aventi (Eric Schweig) se fait justice en même temps qu’il semble faire justice à ses ancêtres. Comme si l’esprit de soulèvement et de vengeance se faisait avec retard et était hérité des générations passées.
Une bataille après l’autre est un film contemporain parlant de notre époque en la dépeignant sous plusieurs angles, celui de l’absurde, du tragique et du politique, avec un rayonnement qui se superpose de manière fluide, faisant intelligemment la bascule entre figures autoritaires et figures contestataires. Le film d’Anderson interpelle sur les énormes divisions qui se font sentir à travers le monde, opposant bien souvent des visions contraires et pointant du doigt toutes les formes d’oppressions gouvernementales, toutes les formes d’injustice. Lorsque Bob de retour au bercail s’adresse à sa fille en lui disant « Sois prudente » celle-ci réplique « Non, surtout pas » comme si le film portait en elle l’âme de la révolte, peut-être en germe chez la jeunesse actuelle.
Images : Une bataille après l'autre, Paul Thomas Anderson, Ghoulardi Film Company - Warner Bros. Pictures ©2025









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