Mouvements d'une époque


C'est en cherchant des images et des films d'archives sur la ville de Paris datant des années 80 pour un scénario de bande-dessinée que je suis tombé sur les vidéos d'un certain Alexander Bertrand, membre du groupe allemand SpookyBlue ex Radio Bluebottle, gérant munichois d’une boutique Levi’s et vidéaste à ses heures, ayant posté sur YouTube plusieurs films d'époque sur la capitale tournés durant la période du bicentenaire. 

Ces films courts présentaient différentes vues de Paris et ses quartiers emblématiques, enregistrés avec une caméra haut de gamme (Panasonic) au mois d'août 1989. Au volant de sa 2CV AK 400, le musicien arpentait la ville de jour comme de nuit, ses rues, ses grandes artères, tantôt grouillantes, tantôt vides, surtout en été.

Rue de Jessaint, Paris août 1989 © Alexander Bertrand


Le cinéma Pathé Wepler depuis la rue de Douai, Paris août 1989 © Alexander Bertrand

Ces images d’il y a 34 ans contenaient l’atmosphère d’une autre époque, d’un autre temps. Une époque sans smartphone ni internet, où nous fêtions les 100 ans de la Tour Eiffel et les 200 ans de la Révolution. Un reflet lointain d’une société en pleine mutation, dont les marqueurs matériels étaient visibles à travers les moyens de transport, les bâtiments, les lieux de consommation, les enseignes. La trace d’une organisation ancienne, les fragments vidéos d’une décennie désormais révolue.

14 juillet 1989, la cantatrice américaine Jessye Norman chante La Marseillaise ©Getty - Yves Forestier/Sygma

La première impression fut le plaisir et l’étonnement de la redécouverte de certains signes du passé faisant émerger quelques vieux souvenirs datant de mes 8 ans. Moment où mes parents venaient de s’installer à Montreuil, où ma mère m’emmenait chaque matin en voiture à l’école St Michel de Picpus avant de se rendre à son travail à l’hôpital Rothschild. Résurgence de petits détails oubliés sur l’activité parisienne : le métro bleu, les tickets jaunes, le panneau géant des 100 ans de la tour Eiffel, les voitures, les autobus verts à plate-forme arrière, les affiches de films, les publicités, les vêtements, les habitudes. C’était quelques mois avant la chute du mur et peu de temps avant l’affaire de Creil, la vie parisienne, comme depuis des siècles, semblait se préparer à la décennie suivante, prête à se transformer à nouveau, à entamer sa mue, à affronter de nouveaux défis. Point encore de projet de Grand Paris, de BnF, de tours Duo, de ligne Meteor, de portiques de sécurité aux quais, de carte Navigo, de Vélib, de trottinettes électriques, d’écrans tactiles. C’était un temps d’insouciance.

Station Bastille, Ligne 1, Paris début des années 90 © J.H. Manara

Parallèlement aux découvertes des vidéos d’Alexander Bertrand, dont celles-ci étaient accompagnées parfois de blues et de jazz, je suis tombé sur une version étirée du morceau new wave Fade to Grey du groupe Visage mixé par un certain NoName. Une version de 14 minutes (alors qu’à la base le morceau en fait 3 ou 4) ayant la particularité d’associer le morceau d’origine de 1980 avec sa version orchestrale sortie en 2014. J’eus alors l’idée de monter ce tube rétro avec les images vintage de Paris pour mieux correspondre à l’esprit de l’époque. Mais je m'aperçus que ce choix musical répondait en réalité davantage à mon envie de donner une dimension cinématographique et mélancolique à ces images du passé. D’autant que de nombreuses séquences étaient filmées en travelling et que le titre phare des années 80 évoquait par sa mélodie et ses paroles les thèmes de la transition, de la vie fugitive mais aussi de la solitude. Après un premier essai concluant, je décidai alors de prolonger l’expérimentation et de m’atteler à remonter entièrement les rushs sur la capitale à partir de Fade to Grey version NoName.

Titre du clip expérimental Paris 1989, Fade to Grey

Le montage au rythme des variations sonores permit ainsi de valoriser plusieurs types de séquences parisiennes. Tout d’abord les artères de nuit, l’avenue Kennedy notamment, le boulevard de Clichy, la rue Saint Lazare, la rue Étienne Marcel et Saint Denis mais aussi les stations de métro aériennes des lignes emblématiques 2 et 6, ainsi que le « nouveau Paris », le quartier La Défense et sa grande arche inaugurée en juillet 1989, la même année que la pyramide du Louvre et l'opéra Bastille lors des festivités du bicentenaire.

Avenue Kennedy, Paris août 1989 © Alexander Bertrand

Toute une ambiance émanant de l’activité de cette époque, liée à la circulation, ou plutôt à l’effet de déambulation d’un microcosme composé de passants, de voitures, du métro, de la 2cv du vidéaste empruntant les rues comme pour les explorer depuis sa caméra. Constat de taille durant le montage de ces images : l'aspect circulatoire de la ville m'évoquait de plus en plus un corps gigantesque, dont l’ensemble des rues formait un réseau semblables à des artères à l’intérieur desquelles transitait de manière oscillatoire un flux d’individus similaires à des électrons. 

La ville respire, bouge, grouille, son cœur bat au rythme des activités humaines, lesquelles pour certaines, se répètent, se bouclent, à la cadence des pas, due aux mêmes trajectoires empruntées au quotidien. Cela tient au fait que la structure des villes configurent ses mouvements intérieurs comme s’ils étaient interdépendants. Les rails, rues, routes, ponts, sont autant de connexions permettant de relier, de suivre un itinéraire dans la ville, tels des tracés tout prêts à être empruntés et accueillir le mouvement, sans qu’aucune suggère une interruption. Place est faite à la circulation.

Boulevard Vincent Auriol, Paris à la fin des années 80 © DR

En allant plus loin, cette observation autour de l’idée de trajet, de trajectoire rattachée au réseau urbain et aux mouvements journaliers m’a rappelé deux œuvres. L’une de l'artiste Ugo Rondinone, une installation vidéo titrée Roundelay réalisée en 2001 présentant sur six écrans partagés un homme et une femme en train de marcher au ralenti dans un quartier moderne (la dalle piétonne de Beaugrenelle) sans jamais se croiser sur une musique inspirée de Philippe Glass. Les notions de boucle, de répétition, de circularité, de vitesse, s’y retrouvent.

Vue partielle de l'installation vidéo Roundelay par Ugo Rondinone, Centre Pompidou, 2001-2002

L’autre, un court-métrage réalisé par Claude Lelouch en 1976, C'était un rendez-vous. 7 minutes 52 secondes de course dans Paris à bord d’une Mercedes (le son du moteur a été modifié en postproduction), entre la Porte Dauphine et le parvis du Sacré-Coeur. La caméra fixée à l’avant de la voiture dévore la route comme si on était à fleur de bitume, énormes prises de risque, impression de vitesse saisissante renforcée par le montage sonore.

Image extraite du court métrage C'était un rendez-vous de Claude Lelouch, 1976

A travers ces deux réalisations, l’architecture des quartiers se dévoile de manière progressive opposant deux rythmes différents. L’une par la lenteur, l’autre par la rapidité. Parcourir la ville, à pied sans but précis, ou en voiture avec l’intention de la traverser de part en part, met ici en évidence des modes de déplacement et d’exploration aux antipodes, tels que la déambulation, souvent en affinité avec la flânerie, et le fait de circuler d’un point à un autre avec un objectif.

L’autre point intéressant attaché au montage de ces images a concerné les transformations architecturales opérées au cours du temps, laissant apparaitre un questionnement sur l'antériorité et le devenir de ces quartiers. Quelle trace existe-t-il encore ? Ont-ils changé ? disparu ? Dans quelle mesure ? A ce jour un outil permet de se représenter assez bien les évolutions urbanistiques, il s’agit de Google Maps et sa fonctionnalité "Street View" permettant de voyager virtuellement à travers le monde grâce à l’assemblage de milliards de photographies panoramiques enregistrées au moyen de la fameuse « Google Car ». Les plus anciennes archives datent de 2008, les plus récentes d'aujourd'hui. Par le biais d’une timeline il est possible de sélectionner la vue d’une année et de la comparer à d’autres. L’avantage de ce méta archivage permet non seulement d'explorer les rues à son rythme mais aussi de se rendre compte des modifications du paysage urbain selon les années. En "switchant" les vues on peut aussi parfois s'apercevoir du changement de fréquentation, souvent lié à la transformation de certains commerces de proximité ou de l'apparition de nouveaux bâtiments.

"Street View" propose en cela une exploration spatiale virtuelle mais aussi quelque peu temporelle. Grâce à cet outil j’ai pu retrouver et resituer certains quartiers et les comparer avec leur « version » actuelle. Certains ont grandement changé au point d’être parfois méconnaissables comme le quai de Jemmapes et le quartier de la Défense, d’autres au contraire sont restés presque intacts.

Intersection de la rue St Denis et la rue Étienne Marcel, août 1989 - mai 2021

Le Pathé Wepler proche de la Place de Clichy, août 1989 - juillet 2018 et l'Avenue Kennedy, août 1989 - mars 2023

Angle de la rue Saint Denis et de la rue de Turbigo, août 1989 - mai 2021

Avenue George V, août 1989 - mars 2023
 
La rue Joubert depuis la rue de Mogador, août 1989 - mai 2022 et la rue St Lazare à l'intersection de la rue de Budapest, août 1989 - août 2020

Le boulevard circulaire de la Défense, août 1989 - avril 2023 et le boulevard de Neuilly, août 1989 - avril 2023 (entrée du tunnel A14 proche de la tour Suez)

Quai de Jemmapes, août 1989 - mai 2022 et dans la même rue à l'intersection de la rue du Faubourg du Temple, un ancien bistrot devenu un MacDo, août 1989 - mars 2023

A la vision de certaines modifications architecturales importantes, toutes les villes ressemblent à des immenses palimpsestes, tels des territoires en constante réécriture. Deux nouvelles références me sont alors apparues, l’une à visée historique, l’autre écologique : le dernier plan de Gangs of New-York de Martin Scorsese, où l’on assiste en quelques secondes à la transformation du quartier de Manhattan au moyen de fondus enchaînés raccordant les décénnies en quelques secondes et la bande-dessinée de Robert Crumb A Short History of America, dépeignant la transformation de la nature en état de délabrement causé par le développement humain.

Le dernier plan de Gangs of New-YorkMartin Scorsese, 2002

Vignettes extraites de A Short History of America par le dessinateur Robert Crumb, 1979

A travers ce montage expérimental et la richesse des découvertes occasionnées c’est finalement la question du temps qui m’a intéressé. Précisément du rapport entre le temps, la ville et ses habitants. Parmi eux, il y a celui qui voit et qui enregistre. Qui pose une mémoire et la transmet. Cela peut-être le témoin, l’historien, le peintre, le dessinateur, le photographe, le vidéaste. Tous réunit un jour autour du même statut, celui de flâneur, pour observer et rendre compte de leur époque et de la vie de leur cité. Arpenter la ville, se déplacer dans son réseau, s’imprégner de sa vie interne, selon des rythmes, des habitudes, des vitesses différentes, comme pour en mesurer l’étendue et le charme, ou bien simplement la traverser fugacement, sans prêter attention à son histoire, pour rejoindre son travail, sa maison, son amour.

Dans la partie trois du recueil d’essais Le Peintre de la vie moderne intitulée L’artiste, l’homme du monde, homme des foules et enfant, Baudelaire écrit ceci au sujet du flâneur : « Pour le parfait flâneur, pour l'observateur passionné, c'est une immense jouissance que d'élire domicile dans le nombre, dans l'ondoyant, dans le mouvement, dans le fugitif et l'infini,. Être hors de chez soi, et pourtant se sentir partout chez soi ; voir le monde, être au centre du monde et rester caché au monde […] Ainsi l'amoureux de la vie universelle entre dans la foule comme dans un immense réservoir d'électricité. On peut aussi le comparer, lui, à un miroir aussi immense que cette foule ; à un kaléidoscope doué de conscience, qui, à chacun de ses mouvements, représente la vie multiple et la grâce mouvante de tous les éléments de la vie. C'est un moi insatiable du non‑moi, qui, à chaque instant, le rend et l'exprime en images plus vivantes que la vie elle‑même, toujours instable et fugitive. […] Ainsi il va, il court, il cherche. Que cherche-t-il ? A coup sûr, cet homme, tel que je l'ai dépeint, ce solitaire doué d'une imagination active, toujours voyageant à travers le grand désert d'hommes, a un but plus élevé que celui d'un pur flâneur, un but plus général, autre que le plaisir fugitif de la circonstance. Il cherche ce quelque chose qu'on nous permettra d'appeler la modernité ; car il ne se présente pas de meilleur mot pour exprimer l'idée en question. Il s'agit, pour lui, de dégager de la mode ce qu'elle peut contenir de poétique dans l'historique, de tirer l'éternel du transitoire. »

 

Crédits photos : MP59 ligne 1 Pont de Neuilly, 1992 par J.H.Manara / La Tour Eiffel juin 1989, concert de Johnny Hallyday, par Tony Frank / Photogrammes de Paris, août 1989 par Alexander Bertand

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