L'épreuve du retour
Premier contact réussi avec la filmographie de Guan Hu (56 ans), réalisateur chinois de Black Dog sorti cette année. Film racontant l’histoire d’un retour, celui de Lang (Eddie Peng) dans sa ville natale après avoir fait de la prison, mais aussi d’une reconstruction par le lien animal. De ce trentenaire on ne sait que peu de choses, si ce n’est qu’il a été impliqué dans la mort d’un homme. Celui-ci se retrouve seul à devoir reconstruire sa vie. Personne pour l’accueillir une fois chez lui. Pas d’amis, pas d’épouse, pas de famille ou si peu (un oncle et son père alité gravement malade dont il tente de s’occuper), pas de travail.
En marge du retour de Lang on apprend qu’un chien noir est activement recherché dans toute la ville car susceptible de porter la rage. Lang traîne dans l’un des quartiers délabré de la ville et urine au coin d’un immeuble. Soudain en sort le fameux chien noir recherché par les autorités. Celui-ci chasse Lang de son territoire en le poursuivant. C’est la première rencontre avec l’animal du film. Tout d’abord sur le mode de la confrontation puis par la suite de l’apprivoisement et de l’attachement.
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| Lang et son chien |
De cette première rencontre progresse l’idée qu’humains comme animaux partagent le même territoire, parfois en cohabitant pacifiquement, parfois en se mesurant l’un à l’autre. Même si dans bien des cas la délimitation d’un espace peut apparaître clairement, matériellement ou naturellement, il n’est pas rare d’en percevoir ses contours sans que ses frontières soient nécessairement visibles. Malgré l’opposition instaurée au début du film entre Lang et le chien noir, il y a une grande ressemblance entre les deux personnages. Tout d’abord ils occupent tous deux le même espace, la ville. Chacun à son habitat et ses habitudes. Tous deux semblent échappés de leur monde. L’un de sa meute, que l’on voit au tout début du film faisant irruption brutalement dans le champ de l’image (plan saisissant jamais vu depuis White God de Kornél Mundruczó), dévalant par dizaine les dunes du désert de Gobi, l’autre de sa société, revenant de prison, essayant de se réinsérer dans la vie active, de retrouver sa place en tant qu’individu. Deux marginaux en somme. Cette marginalité synonyme d’errance et de solitude, réunit les deux héros comme s’ils étaient frères, comme si l’un était le miroir de l’autre.
La notion de territoire et de rapport à l’espace intervient tout au long du film. Présentant les lieux comme presque revenus à l’état sauvage du fait de leur délabrement, le réalisateur met à égalité le désert et la ville en cumulant les plans de friches, de ruines, de routes, de sentiers, jouxtant un paysage aux allures minières, avec des plans sur une nature aride, filmée comme un vaste terrain désolé d’où émergent les silhouettes d’une meute, d’un loup ou d’un tigre. La relation que tisse Lang avec le chien noir surligne également ce retour à l’état sauvage par une forme de communication primitive passant par les regards et le silence. C’est peut-être ce qu’il y a de plus beau dans le film de Guan Hu, cette impression mélancolique provenant à la fois des étendues désertiques mais aussi du caractère silencieux de la relation entre l’humain et l’animal.
Pourtant en parallèle de cette atmosphère sauvage existe une modernité sous-jacente. En effet à la lecture de certains panneaux publicitaires et à l’écoute des journaux télévisées, la Chine s’apprête à accueillir les Jeux olympiques d’été via des moyens colossaux et des infrastructures de grande ampleur. On se souvient du stade gigantesque en forme de nid construit pour l’occasion où se déroula la cérémonie d’ouverture et du cube d’eau accueillant les athlètes en natation. L’action du film se passe quelques jours avant l’ouverture des jeux de Pékin 2008, précisément peu de temps avant l’éclipse solaire du 1er août qui traversa une bonne partie du globe et qui est représentée dans le film de manière presque surréaliste. Si Guan Hu a choisi de situer l’action à cette époque, c’est peut-être pour témoigner d’une réalité sociale implacable, décrite aussi par d’autres réalisateurs de sa génération tel Jia Zhangke (connu pour A touch of Sin, Mountains may depart, Still Life), faisant le récit de perturbations socio-environnementales, de chocs sociétaux émanant d’une vision capitaliste, de désagréments causés par l’homme en faisant plier/ployer la nature à ses désirs. Mais le réalisateur pointe aussi du doigt les disparités économiques, entre une Chine ultra moderne pleine de ressources et une Chine à la traîne, pauvre, figurée par ces gigantesques territoires abandonnés, privés d’ambitions, dont personne ne sait quoi faire.
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| Still Life, Jia Zhangke, 2006 |
Dans le récit de Guan Hu, les « big city » chinoises grouillantes, saturées, associées au J.O de Pékin (Shanghai, Pékin, Hong-Kong) sont les revers des zones périphériques totalement délaissées, où des quartiers entiers apparaissent dévitalisés, vidés de toutes ressources, de tous occupants, où le chômage et les petits trafics règnent en maître. Ce contraste saisissant fait écho aux caractéristiques des réalisateurs dits de la « 6ème génération » en Chine, c’est à dire à un type de cinéma qualifié d’underground et audacieux faisant suite à une politique de censure de l’État liée aux manifestations de la place Tian'anmen de 1989. Toute une génération de réalisateurs va alors recourir à des moyens détournés pour produire leurs films par manque de financement et de soutien de l’État, utilisant des supports comme la pellicule 16 mm et la vidéo numérique et principalement des acteurs et actrices non professionnels, produisant une atmosphère documentaire, souvent avec de longues prises, des caméras à l'épaule et un son d'ambiance. Contrairement à la cinquième génération, la sixième génération apporte une vision de la vie plus individualiste et anti-romantique et accorde une attention beaucoup plus grande à la vie urbaine contemporaine, notamment affectée par la désorientation, la rébellion et l'insatisfaction face aux tensions socio-économiques et au contexte culturel global de la Chine contemporaine. Black Dog se place nettement dans cette veine, profitant d’un sujet social, d’une image granuleuse, parfois proche du noir et blanc, et d’une dimension sonore très ténue et enveloppante du compositeur Breton Vivian (à noter la musique diégétique des Pink Floyd également très présente avec les titres « Hey You » et « Mother »). En plus d’être une formidable histoire d’attachement entre un homme et son chien le film est aussi en filigrane une fable politique sur la Chine actuelle.
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| Lang dans les rues de sa ville natale à l'heure des J.O de Pékin |
Mais cette sobriété de moyens révèle encore un autre aspect dialectique, tourné vers les genres cinématographiques que sont le western et le road movie. Black Dog en possède en effet tous les codes. De par son contexte et son esthétique, rendue par les effets de lumière, le cadrage, les textures, la musique, la composition du cadre, le film de Guan Hu peut se voir comme une œuvre méditative et contemplative à la manière des grands westerns où le paysage tient une place centrale tout comme la nature. Des allusions à Sergio Leone par ces lents plans panoramiques où se profilent l’attente et le désarroi dans une posture ou un visage, par ces vastes étendues désertiques à perte de vue. Mais aussi à Jim Jarmusch par ces notes de guitare lancinantes résonnant en un motif répétitif, évoquant le western crépusculaire Dead Man et accompagnant le cheminement du personnage jusqu'à l'installation progressive d'une texture sonore enveloppante. Il y a aussi écho au magnifique film de Byambasuren Davaa Les Racines du Monde, jumelant la majesté des paysages de Mongolie au quotidien prosaïque d’une famille de nomades vivant difficilement des richesses du sol.
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| Black Dog et Il était une fois dans l'Ouest, mythologies des grands espaces |
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| Empreinte du western dans les paysages de Black Dog |
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| Les Racines du Monde, Byambasuren Davaa, 2020 |
Pour ce qui est du road movie, la route dans Black Dog est omniprésente. Sur l’affiche elle s’impose en ligne de fuite avec les deux personnages au premier plan en side-car, comme la métaphore de perspectives nouvelles, comme un nouvel embranchement que la vie offre. Elle est aussi cette trajectoire en plein désert qu’emprunte Lang pour revenir chez lui après avoir séjourné en prison, le recrachant du minibus après un accident. Elle est cette ligne de démarcation des espaces, permettant de passer-traverser les frontières (le moment où la meute de chiens sauvages semblent barrer le passage à Lang). Elle est aussi ce qui relie, ce qui rattache les espaces les uns aux autres, avec cette possibilité d’aller plus loin, de découvrir de nouveaux horizons, peut-être plus sûrs, peut-être plus dangereux (la scène du franchissement d’un ravin à moto réitérée plusieurs fois échouant malencontreusement). Le thème de la route et de la traversée des grands espaces se trouvent au cœur du film.
Généralement le road movie met en scène un ou plusieurs personnages qui prennent la route pour se libérer d'un espace contraignant et atteindre une destination mythique ou inconnue comme dans Easy Rider, Point Limite Zéro ou La Balade sauvage. Ici l’espace contraignant correspond aux attaches de Lang par rapport à sa ville natale, à son passé. Mais il semble rêver de liberté, d’un nouveau départ, d’une nouvelle vie. Sa destination mythique ou inconnue est liée à sa rencontre avec le chien noir et à l’absence d’accueil lors de son retour, c’est son épreuve. En plus d’être considéré comme un paria il doit faire face à la maladie de son père. La route et sa moto seront alors sa planche de salut, se présentant comme des moyens matériels de retrouver cette liberté perdue, de repartir dans la vie.
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| L'horizon et le désert à perte de vue : Black Dog et Vanishing Point (réal. Richard C. Sarafian, 1971) |
Les héros de retour d’un long voyage, ou d’une longue absence, sont souvent en prise avec le changement et la crainte qu’ils ne reconnaissent plus ce/ceux qu’ils ont quitté. Il y a, comme le décrit très bien Céline Flécheux dans sa conférence aux Beaux-Arts de Marseille, une dissymétrie entre le moment du départ et le retour, comme un choc, en prenant l’exemple d’Ulysse dans l’Odyssée, de Christophe Colomb et les soldats de la grande guerre. Elle écrit ceci : « Entre la route du départ et le chemin du retour, la superposition est impossible. Comme chacun de nous en a fait l’expérience, celui qui revient ne parcourt pas simplement l’espace à l’envers. On le sait : celui qui revient éprouve toutes les difficultés à dire ce qu'il a traversé et à se réinsérer dans le monde normal. "Celui qui revient" : n'y a-t-il donc pas de nom pour le désigner ? ». Le revenant ? Le fils prodigue ? Un Ulysse ? Un Lazare ? Le retour peut s’affirmer comme une épreuve, cette épreuve est liée à la pensée elle-même, à ses tours et détours comme le déclare Céline Flécheux : « Il s’est passé quelque chose dans le temps, et que ce temps on ne sait pas bien où il est passé quand on revient, on ne sait pas très bien que faire de ce temps quand on revient du temps où on était ailleurs et du temps du retour qui correspond toujours à une forme de transition. Et être dans une transition c’est être dans quelque chose en mouvement, qui n’est pas du tout stable, alors que celui qui revient pense qu’il va pouvoir retrouver la place qu’il avait libéré quand il était parti. Sauf que cette place-là n’existe plus, sauf que ce qui est autour n’existe plus ou a changé, que lui-même a changé, et donc que les dissymétries et les décalages n’arrêtent pas de se multiplier et sont difficiles à vivre, sont vécus comme des épreuves.». L’auteure revient sur cette notion de « revenant » en expliquant ceci : « Le revenant en français dit autre chose, il dit aussi le spectre. C’est quelque-chose qui suivra toujours celui qui revient, c’est la dimension spectrale qu’il porte avec lui quand il revient. ».
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| La route chemin du retour et traversée des grands espaces : Black Dog et Vanishing Point |
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| Le livre de Céline Fécheux, professeure, historienne de l'art, philosophe de formation, "Revenir : l'épreuve du retour", 2023 |
Le retour de Lang résonne de manière juste par rapport aux propos de Céline Flécheux. Il est comme un revenant et doit absolument se réadapter à sa nouvelle condition, s'accomplir dans un lieu qu'il ne semble plus reconnaître.
Le film de Hu Guan est affaire de trajets, de trajectoires qu’empruntent les personnages, où la route et les grands espaces ouvrent de nouveaux horizons. La relation très forte entre Lang et son chien noir est un jalon important dans l’existence du héros, tout comme la perte de son père. Black Dog est un film de retour autant que de renaissance. De manière sobre et contemplative, le réalisateur parvient à donner une dimension presque mythologique à ce simple récit si bien qu’on croirait les personnages sortis d’un conte ou d’une légende. Pourtant rien de magique, rien de spectaculaire, mais quelque chose au contraire de très terrien, de très prosaïque, de très personnel aussi, que tout le monde peut comprendre. On en ressort bouleversé. Black Dog est aussi un film fait de silences multiples, des silences qui sont comme des contemplations où s’associe bien souvent le paysage désertique. Mais au-delà de ces aspects, il est enfin un récit d’espoir, une tranche de vie solaire mettant l’accent sur la capacité à se reconstruire, à se réadapter après être tombé dans la vie. Ce n’est pas pour rien qu’une adresse est faite au spectateur en toute fin du film où l’on peut lire en citation du réalisateur : « A tous ceux qui reprennent la route ».
Images : Black Dog, Guan Hu, 2025














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