Le désert onde de choc
Sirāt, film d'Óliver Lax avec Sergi López, Prix du jury du festival de Cannes 2025, décroche la mâchoire. Les premières minutes sont édifiantes. Des enceintes géantes sont posées en plein désert marocain et l’on entend les premières sonorités vrombirent alors que le film démarre telle une grosse cylindrée. Nappes de son techno enveloppantes, résonnantes, jusqu’aux immenses falaises environnantes. Effets de contraste et de correspondance immédiats entre la géométrie rigoureuse des blocs diffusant la musique et l’aspérité des canyons figurant des orgues basaltiques. Deux murs cohabitant dans le désert, mur sonore et mur géologique.
Le film commence par une embardée dansante et hypnotique d’une assemblée de raveurs, prête à s’enivrer de danse jusqu’à épuisement. Pendant ce temps, Luis (incarné par Sergi López) cherche avec son jeune garçon sa fille disparue depuis 5 mois en distribuant des tracts parmi les teufeurs. Mais la démarche est infructueuse. Ils font alors la rencontre d’un petit groupe qui leur conseille de chercher plus au sud où une seconde rave party a lieu. Lorsque survient un convoi de militaires armés jusqu’aux dents. Tout s’arrête, la fête est finie. On apprend que débute un troisième conflit mondial et que les populations doivent êtres mises en sécurité. Mais voulant à tout prix retrouver sa fille, Luis suit le petit groupe de raveurs qui "désertent" littéralement en échappant au contrôle des soldats. S’en suit une traversée hallucinée en plein désert.
Le film d’Óliver Lax frappe fort. Après visionnage, j’ai eu l’impression que tout le film était bâti autour d’une image-son. Pour la partie échappée dans le désert ou road-movie, on pense beaucoup à The Sorcerer, Gerry, Mad Max, même Duel. Pour la partie ambiance et le twist final plutôt à Gaspar Noé avec Enter the Void et Climax. Après l’errance de Sergi López en plein désert, les trente dernières minutes sont sidérantes. Basses posées raccordées à l’un des camions, musique au bpm envoûtant, danse immersive, on reste scotché au fauteuil et on ne s’attend pas du tout à ce qui va suivre. Si bien que le réalisateur parvient avec ce raccordement plasticosonore à entretenir le suspense en même temps que l’horreur. Insoutenable scène de traversée de 80 m vers des roches, métaphore plus que probable du titre, «Sirāt», terme arabe désignant le pont reliant l’enfer au paradis [ou la mort à la vie], qui doit être traversé le jour du jugement dernier.
Le dispositif, pourtant ici relativement minimaliste du point de vue des effets visuels, prend une ampleur dingue par suspension et répétition sonore. On sursaute plus d’une fois du siège, la mise en scène est d’une efficacité redoutable. Pas étonnant à bien y réfléchir car depuis le début Sirāt entretient un rapport physique au spectateur, presque épuisant, telle une expérience cinématographique sensorielle.
Le grand bémol du film c’est peut-être justement son côté trop démonstratif, abandonnant un peu vite le pathos pour un cinéma se rapprochant d’un style expérimental. Pourtant le film parvient à nous faire un tableau tragique plutôt probant de la fin d’un monde, en grande résonance avec l’état du monde actuel, qui semble à chaque instant prêt à s’embraser au vu des événements récents ou à s'effondrer. En cela Óliver Lax partage la même vision que Mike Flanagan, mais sur un mode moins intimiste et onirique, celui d’un monde en plein dérèglement, en pleine déliquescence. Ce qui est assez étonnant c'est que l'un et l'autre utilise la danse comme moteur narratif. Chez Flanagan la danse ravive une passion alors que chez Lax la danse permet de rentrer en transe. Autre point commun mais traité différemment, la notion d'apocalypse prenant l’apparence chez le réalisateur américain d’un ciel dont les étoiles s’éteignent une à une sagement, alors que chez le réalisateur espagnol c’est l’aridité, les nappes de sons électro et l’infini de l’horizon qui emporte tout.
A la fin du film le train de marchandise transportant différentes populations n'est pas sans évoquer les heures sombres, d’autant que l’on ne sait pas où se dirige ce convoi. Le film nous laisse sur des visages entassés, fatigués, inquiets, désespérés, en direction d'un avenir incertain.
En plus de délivrer une vision dystopique, Sirāt se cale sur le réel en prenant le temps de suivre une communauté dont le portrait est souvent associé médiatiquement à des marginaux, des laissés-pour-compte. Ce qui donne au film une teinte sociale et politique que l'on raccorde assez facilement à un contexte en proie à des affrontemens, des tensions phénoménales, comme si la chute du monde était latente ou déjà écrite quelque part.
A son meilleur le film d'Óliver Lax nous fait avancer dans le récit par ondes de chocs (souvent sonores), créant la surprise et la sidération au point de ressentir la tension éprouvée par les personnages. A son moins bon, le film a tendance à écarter l’émotion pour l’essai sonore. Mais on ne peut lui retirer cette qualité intrinsèque tant celui-ci bouscule le spectateur par sa dimension musicale de haute volée. Le pont tendu entre l’enfer et le paradis n’est pas infranchissable mais il est jalonné d’un profond désespoir et d’un soubassement trompeur. Jamais le désert n’aura paru aussi menaçant et plombant. Sirāt sort du lot à n’en point douter parmi la farandole de films vus cette année.
Images : Sirāt, Óliver Lax, © 4A4 Productions 2025




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