Nuance spectrale
Véritable expérience sensible et quête métaphysique, le film de David Lowery est un diamant [vert] tout aussi éclatant qu’obscur. Sire Gauvain, interprété par Dev Patel remarqué dans Lion, se trouve un jour face à un être autant mystérieux qu’impressionnant : le chevalier vert. Peu de temps avant Noël, ce personnage dont on ne sait rien fait irruption dans la salle d’apparat de Camelot où sont réunis à festoyer les chevaliers de la table ronde ainsi qu’Arthur et Guenièvre. Lorsqu’il se rapproche de l’assemblée, on entend le bois qui travaille, comme des grincements d’écorces, toute sa stature semble constituer de nature tels les « Ents » du Seigneur des Anneaux ou l’arbre tutélaire de Quelques Minutes après Minuit. Cette ressemblance se prolonge aussi dans la voix, ici caverneuse, profonde comme étouffée, semblant provenir d’outre-monde. Il s’adresse à la foule médusée, la prenant à témoin, et indique vouloir mettre au défi la personne qui réussira à s’emparer de sa hache et à lui porter un seul coup. Celui qui osera, aura le droit de conserver l’arme, mais devra accepter que le chevalier vert lui rende ce coup dans un an. Le jeune Gauvain, d’abord hésitant, accepte le défi sous l’insistance d’Arthur qui a confiance en son chevalier.
La mise en scène est cinglante, cette rencontre mystique, est présentée en parallèle d’un rituel de sorcellerie par la mère de Gauvain ce qui rend d’autant plus fracassante l’arrivée de ce personnage extraordinaire. L’excellente bande-originale de Daniel Hart renforce l’étrangeté de cette rencontre au rythme inquiétant d’un tic-tac et de chœurs.
« Ce n’est qu’un jeu » confie Arthur à Gauvain avant de relever, sûr de l’emporter, le défi du chevalier vert. Pourtant l’enjeu s’avère de taille. Gauvain doit rapporter la hache au chevalier vert et subir le même coup fatal qu’il lui a assené. On ne sait plus très bien alors si tout ceci n’est pas le fruit de son imagination, comme dans un rêve, tant il semble être le seul affecté par ce défi incongru. Au moment de sa réussite, le visage de Gauvain en dit long sur ce qui l’attend, une suite d’épreuves où il devra surmonter sa frayeur et regarder la mort en face.
Dans le superbe « A Ghost Story », le réalisateur David Lowery s’était déjà intéressé à montrer comment un disparu peut encore exercer une fonction dans le monde réel, comment sur lui le temps n’a pas d’emprise et comment la notion de continuité se trouve perturbée par des ellipses et des apparitions. C’est d’ailleurs par tous ces aspects que l’on reconnait le style du réalisateur. Ici le chevalier vert semble être une entité autant démoniaque que divine, mettant à l’épreuve la bravoure de Sire Gauvain. Ce personnage est montré comme un être surnaturel et fantomatique. Son rire sarcastique en quittant Camelot pourrait très bien évoquer le diable ou un mauvais génie. Lorsque Gauvain part alors en quête du chevalier vert pour lui remettre sa hache vert-de-gris, il décide de se reposer dans une caverne. En contrechamp apparait subrepticement une silhouette plongée dans une brume étrange. Cette irruption soudaine laisse à penser qu’il s’agit du chevalier vert, être omniscient et omnipotent. Sans doute est-il capable de suivre et d’observer la quête de Gauvain, où qu’il aille, où qu’il se trouve, peut-être même de s’immiscer dans ses pensées. C’est là une des caractéristique de David Lowery, mettre à égalité ce qui est surnaturel et ce qui pourrait tout simplement être une hallucination ou un rêve.
| Hallucination ou vérité ? Le réel de Gauvain est-il devant lui ? |
Les visions de Gauvain, dont on ne sait plus très bien si elles ont lieu ou non, (l’apparition des géants, la chapelle verte, le renard qui le suit) le sont aussi pour le spectateur. Le doute est permis entre ce qui est réellement perçu par Gauvain et ce qui ne l’est pas comme dans la scène où le chevalier fait la rencontre de Sainte Winifred. Réel et illusion s’intercalent. Chaque nouvelle rencontre est vécue par Gauvain comme une apparition énigmatique. Aussi bien le chevalier vert, le pilleur de cadavres, le renard, et le trio de la forteresse qui font office de figures d’apprentissages, positives ou négatives. Gauvain évolue vers la compréhension du monde et de lui-même.
Tout le film est en réalité une quête de soi. Le chevalier vert n’est pas une entité maléfique, c’est un poseur d’énigme, une présence symbolique qui vise au dépassement de soi et à l’accomplissement de sa destinée.
| Durée du plan-séquence, lorsque Sir Gauvain quitte Camelot |
En réponse formelle à cette quête initiatique, le réalisateur parvient grâce au montage à faire ressentir l’élasticité du temps. Plusieurs séquences témoignent d’une modification ou d’une amplification de la durée comme le long plan-séquence où Gauvain quitte Camelot. Lentes ou elliptiques certaines d’entre elles affectent même la chronologie du récit. Le réalisateur n’hésite pas à effectuer des bonds dans le temps de plusieurs années en quelques images comme lorsque Gauvain est entièrement ligoté au pied d’un arbre. Alors contraint de rester sur place il n’a plus qu’à attendre la mort, son squelette gît quelques secondes plus tard dans une nature intacte. Bien que symbolique cette brusque accélération temporelle est comparable à la fin de 2001, l’Odyssée de l’Espace lorsque l’astronaute David, par un jeu de savants raccords, se voit vieillir de plusieurs années en passant d’une salle à l’autre. Ce dernier semble côtoyer son double d’un autre espace-temps. Pourtant c’est bien lui, le même, à plusieurs années d’intervalle.
| 2001 l'Odyssée de l'espace, Stanley Kubrick, 1968 |
Kubrick dilate le temps tout comme Lowery comme pour insister sur son abstraction et son irréductibilité. Le monolithe noir est à l’image de la permanence de la nature qui environne Gauvain. Ce rapport sensible au temps était déjà présent dans A Ghost Story, dans lequel le personnage principal traversait les années en quelques minutes. Les espaces changent mais le temps continue son chemin.
| A Ghost Story, David Lowery, 2017 |
Une image reste cependant, celle du portrait de Gauvain au moment de la rencontre avec la Lady (Alicia Vikander) dans le château du seigneur Bertilak (Joel Edgerton). Ayant été invité à poser devant une vaste chambre noire, dispositif à l’origine de la photographie, son image se fige et s’imprime sur une plaque de cuivre tel un daguerréotype. Bien que les principes de la camera obscura soient connus depuis très longtemps, ce moment est aussi surprenant qu’anachronique, puisque le premier portrait photographique date de 1837. A noter que les moyens pour parvenir à une telle image au XIXème siècle font appel à divers procédés chimiques dont l’un est à base de résidu d’essence de lavande aux teintes ocres, permettant de révéler l’image, et de mercure, se trouvant sous forme de minerai rougeâtre dans la nature que l’on nomme cinabre. L’oxydation de la plaque de cuivre au contact de l’air devient parfois vert-de-gris tout comme certaines statues faites du même matériau.
| Gauvain par David Lowery et M.Huet par Louis Daguerre, 1837 |
La figure christique qu’incarne Gauvain se retrouve ainsi révélée sur cette photographie de lui-même, rappelant à la fois celle du suaire de Turin mais aussi, à travers la première image du film, celle d’un roi en majesté où le chevalier se tient assis sur un trône vêtu d’une toge ocre, couleur identifiable à Gauvain, tenant dans ses mains les régalia, symboles du pouvoir royal. Cette posture singulière rappelle le concept du Christ-Roi à travers lequel les portraits en majesté médiévaux modelaient l’image du souverain sur celle de la majesté divine, ou empruntaient des attributs aux saints.
| Gauvain - Dev Patel en majesté et Richard II, huile sur panneau de bois, fin du XIVème siècle, anonyme |
Par ailleurs la symbolique des couleurs occupe une place importante dans le film. A commencer par le vert, couleur dominante dont les nuances et variations s’étalent sur tout le métrage au moyen d’effets colorimétriques. Mais aussi à travers le monologue de la Lady, « Pourquoi le vert ? » dit-elle, enchaînant par une réflexion autour de la signification du vert. Le vert couleur de la nature, de l’espoir mais aussi couleur de la moisissure, de la décomposition, vie et mort sont réunis autour du vert. Le vert, « couleur star », mais absente des affiches officielles, préférant le rouge et l’ocre, couleur complémentaire du vert pour l’une, symbole de violence et de passion, et, pour l’autre, couleur symbole de pouvoir et de lumière dont le nuancier inclut également les couleurs oranges, vertes et grises. Cette dominante écarlate omniprésente sur les affiches du film n’est pas sans rappeler celle d’Excalibur de John Boorman (1981) dont on voit sa complémentaire dans le film à plusieurs reprises notamment lorsque l’épée magique légendaire est brandie par la dame du lac ou extraite de son rocher. Le vert est aussi associé à la magie, au pouvoir mystique, au fantastique.
| Excalibur, John Boorman, 1981 |
David Lowery démontre avec The Green Knight son talent de plasticien autant que de réalisateur. Son adaptation contemporaine ne tient pas seulement compte du manuscrit de la fin du XIVème siècle mais fait aussi référence à plusieurs légendes galloises médiévales et à la symbolique des contes. En même temps que de raconter sa propre quête, le film prend une dimension existentialiste en mettant en lumière la question de l’identité de Gauvain. Que signifie être chevalier dans un monde en ruine et en guerre ? Rester vertueux et digne au devant de la mort ? Être prêt à sacrifier sa vie entière sans nul artefact empêchant les lois naturelles ou son destin ? Conserver son intégrité morale en dépit de la tentation de céder à l’usage d’artifice ? Au travers des épreuves défiant la foi et le courage de Sire Gauvain, une hypothèse se profile : le chevalier vert pourrait très bien être dieu lui-même.
Images : The Green Knight David Lowery, 2021
Commentaires
Enregistrer un commentaire