Top 10 2021

 

Après une longue absence sur mon blog et près de deux ans de pandémie, voici mon classement cinéma 2021. Bien que chaque film mérite de s’y attarder, j’ai rédigé un article pour les cinq premiers de la liste. A noter que ce top est une sélection des films vus en 2021 sans tenir compte de leur année de sortie. Bonne lecture !

1.  Annette, Leos Carax

2.  The Nightingale, Jennifer Kent

3.  Dune, Denis Villeneuve

4.  Drunk, Thomas Vinterberg

5.  Le Dernier Duel, Ridley Scott

6.  Les Misérables, Tom Hooper

7.  Ne vous retrournez pas, Nicolas Roeg

8.  Last Night in Soho, Edgar Wright

9.  West Side Story, Steven Spielberg

10. Old, M. Night Shyamalan


Annette, Leos Carax

Au moment du générique de fin Leos Carax remercie Alan Edgar Poe pour sa nouvelle Une descente dans le Maelstrom à mi-chemin entre romantisme noir, fantastique et science-fiction. On peut comprendre la citation tant le film est une plongée progressive dans les ténèbres. De la scène d’ouverture May We Start, sur fond de nuit urbaine, à la geôle où croupit Henry (Adam Driver), sur Sympathy for the Abyss, en passant par le sublime Aria interprété par Marion Cotillard et Catherine Trottmann, tout le film est une odyssée tournée vers l’abîme. 

La référence au cinéma expressionniste de Murnau n’est pas loin non plus, notamment par ses variations d’éclairage, ses décors aux ombres rampantes, sa symbolique mêlant la nature aux états d’âmes et la mort qui rôde. De même que l’histoire et la bande originales des Sparks font surgir les contrastes, les équilibres précaires : le grotesque opposé à la tragédie, la vie intime exposée aux flashs des photographes, l’imaginaire des contes de fée versus le réel, le stand-up en contrepoint à l’opéra. Mais la référence de Carax au romantisme noir vaut surtout pour sa représentation de la mélancolie, de la souffrance et de la folie toutes teintées de sublime, de poésie, à travers la métaphore de la tempête. 

Le drame se noue autour d’Annette, fille du couple Cotillard-Driver, exploitée par son père pour ses performances vocales, marionnette dès sa naissance. Annette se trouve au cœur d’une discorde parentale, prise en otage dans un tourbillon d’amour dévastateur dont l’origine émane de situations graduellement néfastes et irréversibles. 

Bien que l’art tente de renouer ce qui oppose Henry et Ann, les passions se déchaînent, dévastent tout sur leur passage, à l’image de l’ouragan sur l’affiche où le couple pourtant unis et dansant semblent prêt à affronter le désastre qui les attends. C’est finalement la mise en œuvre du chaos qui progressivement affecte et emporte les personnages, tout comme le Maelstrom d’Edgar Poe attire les marins avant de les engloutir définitivement.

The Nightingale, Jennifer Kent

Fiévreux, dense, violent, le deuxième long métrage de Jennifer Kent raconte la transformation de Clare, jeune femme au départ fragile et obéissante se métamorphosant en une indomptable guerrière. Si dans les premiers instants Clare abdique sous le poids des injonctions masculines en faisant profil bas, chantant pour apaiser l’esprit des soldats colonisateurs et apporter du réconfort comme dans Les Sentiers de la Gloire de Kubrick, le rossignol docile décide d’échanger son chant mélodieux pour celui des armes suite à une série d’actes barbares. 

Laissant Clare dans un premier temps hébétée, seule face à sa douleur, dont on aurait pu croire qu’elle ne se relève pas, Jennifer Kent nous montre au contraire comment cette dernière parvient à transformer son tourment en soif de justice et de rébellion. Une mue devenue vitale dès lors où Clare est au seuil de l’abattement et de la mort. L’interprétation de Aisling Franciosi, découverte dernièrement dans Impardonnable de Nora Fingscheidt, est en ce sens remarquable, tant la jeune actrice parvient à transfigurer son personnage par un mélange subtil d’expressions, de postures, la faisant passer pour un phœnix en quête de vengeance après avoir été un doux rossignol. 

Dans son périple, Clare n’est pas seule. En même temps qu’elle se découvre une rage émancipatrice elle prend conscience de l’oppression et de la marginalisation réservée aux aborigènes de Tasmanie. C’est grâce à Billy (Baykali Ganambarr), guide aborigène et compagnon de galère que Clare parvient à surmonter les différents obstacles qui se présentent à elle avant d’accomplir sa lourde tâche. 

S’enfonçant progressivement dans une nature sauvage et imprévisible, dont l’atmosphère tropicale et brumeuse rappelle celle de Fitzcarraldo et Aguirre de Werner Herzog, la réalisatrice australienne donne une place de choix au territoire de l’action comme second allié, par la beauté et la majesté des paysages, offrant replis et dédales opportuns dans la trajectoire guerrière de Clare. Mais c’est aussi une nature témoin où se greffe la sauvagerie humaine à l’image de la séquence finale du Dernier des Mohicans de Michael Mann.

Dune, Denis Villeneuve

Prenant le temps de poser un à un les éléments de l’intrigue, le réalisateur canadien Denis Villeneuve œuvre avec minutie à l’adaptation de l’édifice narratif très dense de Franz Herbert. Loin du lapidaire et kitsch Dune de David Lynch, le réalisateur entreprend d’arrimer solidement les personnages, l’écosystème et le contexte politique explosif tournant autour de la planète-désert Arakis exploitée par diverses factions. C’est peut-être l’aspect le plus abouti du film, valoriser la tension graduelle se nouant autour d’Arakis et des personnages en suivant un découpage précis. 

Denis Villeneuve, tel un auteur de bd, donne envie de suivre ses personnages, de « tourner la page » après être arrivé en bas de planche. Au détour d’une interview, il précise que la mise en scène s’est accompagnée d’un storyboard minutieux où se glissait en même temps « tout le langage visuel du film ». L’impact s’en ressent grandement à la vision des costumes, des décors, des cadrages, des éclairages, des enchainements de plans, d’actions. Une maitrise du rythme de la narration, fait d’accélérations brutales et de lenteurs, dévoilant en même temps toute la complexité des enjeux, tel le moment de l’attaque de la capitale aboutissant à l’errance en plein désert de Paul et sa mère. 

L’honneur est ainsi fait aux décors naturels, notamment au désert Jordanien, autre choix artistique majeur qui place le film au-dessus de la mêlée tant il est rare de voir des grosses productions tournée hors studio, qui plus est dans un environnement réel, correspondant au théâtre de l’action. Cette volonté de filmer le vrai désert donne à Arrakis une épaisseur de taille tout en marquant des contrepoints. En exemple, les architectures anguleuses de la capitale Arrakeen, dont les intérieurs à l’esthétique proche des bunkers et des ziggourats ont été réalisés en studio, se superposent de manière harmonieuse aux vastes étendues de sables. 

Pour aller plus loin, Villeneuve puise son esthétique d’une grande photographie de tournage de Lawrence d’Arabie découverte lorsqu’il était en conférence. Par ses proportions imposantes et son degré d’usure, celle-ci étant délavée, désaturée, cette image ancienne eut des conséquences sur tout l’aspect visuel du film mais peut-être bien plus encore, sur la nécessité d’un rapport matériel à la production des images pour donner davantage de vraisemblance à son récit.

Drunk, Thomas Vinterberg

Après avoir réalisé le modeste Kursk passé quelque-peu inaperçu et mis en lumière une première fois l’acteur danois Mads Mikkelsen dans La Chasse, Thomas Vinterberg revient sur le devant de la scène avec un film dramatique et humaniste. Celui-ci raconte l’histoire d’un professeur d’histoire traversant une grande période de doutes (excellent Mads Mikkelsen). La routine professionnelle et familiale semble l’avoir vidé de toutes motivations. Mads perd tout simplement goût à la vie. Son quotidien lui parait comme un fardeau insipide dont il ne peut se défaire. Lorsqu’au détour d’une conversation entre copains, une folle théorie sur l’ivresse devient le sujet d’une expérience de groupe : boire une certaine quantité d’alcool serait le remède contre un monde normé devenu morne.

Bien qu’abordant de front les dangers liés à l’excès d’alcool, Thomas Vinterberg s’abstient de moraliser son propos et parvient à questionner la société danoises et ses inhibitions à travers le carcan familial et scolaire. L’alcool n’est ici pas montré en premier lieu comme substance pouvant mener à l’addiction mais bel et bien comme substance libératrice, émancipatrice, redonnant le goût de vivre et la confiance en soi mais surtout apportant la joie comme le révèle la séquence finale lumineuse sur le titre What a Life où les barrières tombent, le corps se libère de toute emprise, de toute gravité.

Le Dernier Duel, Ridley Scott

Un récit à trois points de vue comportant des variations comme dans le célèbre Rashômon d’Akira Kurosawa. La séquence d’ouverture est probante. Dans un froid hivernal à Paris se déroule ce qui sera le dernier duel judiciaire de l’Histoire médiévale. Deux hommes lourdement armés s’apprêtent à s’affronter dans une arène pleine à craquer en présence du roi de France Charles VI. En contrepoint le visage sombre et inquiet de Marguerite de Carrouge (Jodie Comer) dont on ne voit qu’une partie, se préparant au spectacle sanguinaire dont l’issue la verra graciée ou brûlée vive. Elle est au cœur de ce duel. Ayant demandée justice pour avoir été violée par Jacques le Gris (Adam Driver), sa parole est mise en doute par l’intéressé. Celui-ci ne reconnait pas cet acte selon sa version. Un duel à mort est alors organisé pour déterminer sa bonne foi.

Trois points de vue, trois versions, trois vérités. Selon Jean (Matt Damon), Jacques et Marguerite les versions se superposent, diffèrent, comportent des nuances de taille. Ce dernier duel judiciaire, véritable procès par le combat, est censé faire triompher la vérité vraie.

Ridley Scott, réalisateur de The Duellist, présentait déjà en 1977 son intérêt pour les combats historiques, les destins liés et les scènes de batailles comme dans Kingdom of Heaven sorti en 2003. Mais ce qui rend Le Dernier Duel sans doute plus sombre et tortueux que ses prédécesseurs c’est la façon dont se côtoient l’intime, l’épique et le tragique, faits d’une alliance entre détails privés et détails jetés en pâture aboutissant à un spectacle barbare au grand jour.
 
Les regards croisés empruntent à l'unisson un cheminement funeste où le déferlement de violence prend corps à mesure que le film avance. Il y a un réseau de variations qui s’accumulent tout du long et se rejoignent en toute fin dans un combat spectaculaire saisissant de réalisme que l’on suit en immersion grâce à une caméra à portée d’armure et un montage précis. Le réalisateur parvient à une conclusion épique, où se ressent tout le poids de l’équipement, la difficulté du maniement des armes, fonction de l’adresse empêchée par l’encombrement des armures lourdes et surtout de la fatigue des corps.

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