Coeur de Mecha
En 2013 sortait Pacific Rim, mastodonte d’effets spéciaux dirigé par Guillermo Del Toro, s’inspirant des films japonais de type Super sentai et kaijū (Goranger et Godzilla pour exemple). Au regard de certaines productions actuelles débordant d'images en CGI toujours plus perfectionnées (Avatar 2, Marvel et consorts), revoir ce film aujourd’hui pourrait ne plus supporter la comparaison technique. Une décennie plus tard c’est pourtant le contraire qui se produit. Pacific Rim est intact, le film a remarquablement bien vieilli et se démarque nettement de ses pairs de l’industrie hollywoodienne. Pourquoi ?
La première raison vient sans doute de la passion du réalisateur pour le "cinéma de monstres" ("kaijū eiga") et la bande-dessinée. Guillermo del Toro, habitué aux récits mêlant fantastique et Histoire (L’Echine du Diable, Le Labyrinthe de Pan, La Forme de l’eau) voue une réelle admiration pour les mangas, fan incontestable de Tezuka, Taniguchi, Otomo, Urasawa, tous piliers en leur domaine ayant eu une influence considérable en dehors du Japon. C’est peut-être à travers le personnage d’Astro que del Toro a sans doute puiser le plus pour donner une âme aux géants métalliques de Pacific Rim.
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| "Astro Boy", Osamu Tezuka, 1952 |
Le réalisateur a retenu que la grande force d’Osamu Tezuka provient de sa capacité à humaniser tous ses personnages, même les plus sinistres, surtout les plus étranges et marginaux (L’Histoire des 3 Adolf, L'Oiseau de feu, Black Jack, Ayako). Encore récemment avec sa version de Pinocchio, on retrouve l'influence du robot humanoïde au grand cœur de Tezuka crée en 1952.
Cette part d’âme et d’humanité dans les personnages monstrueux, bizarres, inorganiques, traversent toute la filmographie du réalisateur particulièrement dans La Forme de l’eau, où une romance se noue entre une humaine muette et une créature aquatique.
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| "La Forme de l'eau", Guillermo del Toro, 2017 |
Aussi le robot géant Gipsy Danger trouve sa part d’humanité à travers l’esprit et les souvenirs de ses pilotes grâce à un dispositif neuronal appelé "la dérive". Ceux-ci doivent se synchroniser
mentalement, former un tout, pour pouvoir déplacer le colosse et se battre. Ce mode de pilotage par la pensée, les émotions et les muscles est
très présent dans de nombreuses références manga, comme Macross, Neon Genesis Evangelion,
Mazinger Z. Guidés par des pilotes à fleur de peau, ces grands robots que l'on pourrait aisément qualifier de samouraï titans, s’assimilent
à des êtres sensibles, éprouvant les chocs, les blessures, l’environnement
extérieur. Le noyau nucléaire devient ainsi un cœur de géant intimement lié avec celui des pilotes.
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| "Neon Genesis Evangelion", série créée en 1995 par Hideaki Anno et "Mazinger Z" série créée par Gō Nagai en 1972 |
Mais ce traitement sensible vaut aussi pour les Kaijū (littéralement bête mystérieuse) pour lesquels Guillermo del Toro respecte la notion japonaise du terme "monstre" en tant que force de la nature et non force du mal. Les Kaijū sont montrés à l’égal des dinosaures, créatures d’un ancien temps, réfugiés dans les profondeurs terrestres pour survivre, dont les restes sont étudiés par les humains. Pacific Rim a ainsi le souci de mettre au centre de son récit toute une généalogie de monstres et de robots géants en leur donnant une véritable sensibilité et identité.
L’attribution d’un nom, d’une physionomie, d’une démarche particulière, d’une origine précise, démontre cette volonté de rendre ces créatures familières et authentiques mais aussi de créer un attachement et une fascination. Pour l’anecdote, le plus familier de tous, Godzilla, a même son étoile sur Hollywood boulevard, tout comme le robot de Gundam a sa statue près d’un skate park à Rotterdam. L’imaginaire des monstres et robots géants imprègnent la culture populaire, faisant surgir ces incarnations de fictions dans le réel comme si elles étaient des personnalités historiques.
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| La statue "Guard" de Gundam à Rotterdam par l'artiste Hans Van Bentem (2005) et l'étoile de Godzilla posée en 2004 sur Hollywood Boulevard |
Enfin l’autre raison de l'étonnante vitalité de Pacific Rim en 2023 provient sans doute aussi du travail minutieux des effets spéciaux. A noter que le film est dédié à Ray Harryhausen et Ishirô Honda, l’un réputé à Hollywood pour l'invention d'un procédé appelé Dynamation (technique d'animation exemplifié par le combat de squelettes de Jason et les Argonautes) et l’autre pour avoir participé à la création du "tokusatsu", productions à effets spéciaux dont le premier représentant est le film Godzilla réalisé en 1954.
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| "Godzilla", Ishirô Honda, 1954 |
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| "Jason et les Argonautes", Don Chaffey, 1963 |
Se distingue des métrages de type "henshin hero" (appartenant à la catégorie des "tokusatsu") un souci de réalisme dans Pacific Rim, notamment autour de la restitution de la gravité, de la vitesse, des déplacements des colosses et de leur intégration en milieu urbain ou aquatique. Comme conséquence directe, l’intensité remarquable des combats, véritables spectacles de sons et lumières, où chaque élément, chaque pièce, chaque piston, a son poids, sa physique propre.
Mention spéciale à plusieurs scènes iconiques : le combat contre le kaijū Otachi où Gipsy Danger saisit un navire et le traine le long d’une avenue de Hong-Kong. Plus tôt, le moment où le jaeger s'empare de containers de marchandises pour assommer son adversaire ou bien encore lorsqu’il assène une frappe monumentale qui se perd dans les bureaux d’un gratte-ciel jusqu’à frôler un pendule de Newton, spectaculaire moment de rupture d’échelle et de lisibilité d'action. A souligner le dynamisme des articulations de cette faune colossale prenant vie grâce au saisissant travail d’animation.
C’est en fait tout le film qui devient alors une expérience sensorielle immersive, relayée par l’impact du mouvement des corps et renforcée par le design sonore.
Finalement Pacific Rim est un film beaucoup plus organique qu’il n’en a l’air, où chaque partie du squelette des colosses est traitée comme une pièce faisant parti d'un tout. Une sorte de giga-anatomie en mouvement où chaque organe occupe une fonction, joue un rôle, poussant l’ensemble des gestes dans une trajectoire sous l’influence de la vitesse et de la gravité.![]() |
| Blueprint de Gipsy Danger Mark III |
Rotation, balayage, crochet, uppercut, chute, marche, course, placage, toute une typologie de mouvements rattachés au corps humain ont été ici appliqués à grande échelle faisant de la Terre entière un ring de boxe. Du crash de Gipsy Danger sur une plage enneigée, à la lente avancée de Striker Eureka au fond de l’océan pacifique, la force de vie reproduite par les animateurs de Pacific Rim redonne son sens d'origine au terme « animation », dérivé du latin « anima », signifiant le fait de donner une âme et de faire bouger.
Comparativement à sa suite bien fade (Pacific Rim: Uprising), le secret de la modernité de Pacific Rim ne tient-il pas dans l'une des tâches les plus difficiles de tout cinéaste d'animation, de Ray Harryhausen à Guillermo del Toro, insuffler la vie, faire battre un cœur, par la justesse de la représentation du mouvement ?
Images : Pacific Rim Guillermo del Toro, 2013










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