L'illusion d'Onoda - Au coeur du regard 2
Le film au succès critique d'Arthur Harari Onoda, 10000 nuits dans la jungle dépeint l'histoire du dernier soldat japonais à se rendre après trente années de survie et de guérilla sur un petit bout de territoire luxuriant. Décembre 1944, la fin de la guerre est proche. Un plan reste en mémoire : le navire américain s'estompant dans le lointain laissant le lieutenant Onoda et son escouade de vingt-deux hommes seuls sur l'île de Lubang aux Phillipines, zone géographique défendue par le Japon lors de la bataille du Pacifique.
Convaincu que la guerre est loin d'être terminée, le lieutenant japonais embrigade trois de ses coéquipiers pour lutter contre un ennemi disparu. Les troupes américaines s'étant retirées de l'île pour mettre définitivement fin au conflit mondial après les bombardements d'Hiroshima et Nagazaki, entraînant la capitulation japonaise le 2 septembre 1945.
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| Le jeune lieutenant Onoda interprété par Yuya Endo |
Les années passent. Le lieutenant Hirō Onoda (Kanji Tsuda/ Yuya Endo) ne sait pas que le Japon a perdu la guerre. Il ne baisse pas les armes. Ayant été formé à la guérilla par le major Yoshimi Taniguchi (Issei Otaga) en tant que membre d'une unité d'élite (armée secrète visant à l'infiltration et la survie contre l'ennemi américain), Onoda ne peut se résoudre à la défaite. Trente années s'écoulent sans que rien ne puissent mettre un terme à son illusion, programmé à croire que le conflit perdure. Scène édifiante et surréaliste après vingt-cinq années sur l'île, alors que le lieutenant se trouve avec son dernier aide de camp reclus dans une grotte, entendant au loin un représentant de l'armée leur annoncer au mégaphone la fin de la guerre et la capitulation du Japon.
Rien n'y fait. Onoda, complètement aveuglé par sa mission, convainc son ami qu'il s'agit d'un message codé, d'un complot ourdi par les troupes américaines. Même la petit radio volée à des autochtones philippins, diffusant pourtant les informations en provenance du Japon, ne semble pas les dissuader, ni leur faire entendre raison en faisant émerger la vérité des faits. Au contraire, les bribes d'informations pourtant véridiques sont immédiatement perçues comme fallacieuses, renforçant leur conviction d'avoir déjoué un stratagème et d'être sur le point de l'emporter.
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| Onoda et son dernier coéquipier Kinshichi Kozuka |
Comment un tel aveuglement a t-il été possible durant des années ?
D'après un scénario de Vincent Poymiro se basant sur la véritable histoire d'Hirō Onoda, le film du réalisateur français Arthur Harari parvient à faire ressentir la détermination d'un homme consacrant sa vie au combat, au point de mettre en marge toute idée rationnelle l'amenant à se libérer de son illusion, de sa résolution à la victoire, choisissant la survie plutôt que la vie, basculant de fait dans un autre rapport au temps et au quotidien.
Aspirant à devenir pilote, le jeune lieutenant Onoda ne veut pas mourir pour sa patrie tel un Kamikaze. Ivre et sans projet, si ce n'est celui d'être fait prisonnier, il rencontre alors le major autoritaire Taniguchi faisant parti d'une annexe de l’École de Nakano, connue pour former des commandos d'élite. Durant un cours laps de temps, le Japon étant proche de la défaite, ils sont quelques-uns à être enrôlés et endoctrinés dans cette unité sécrète. Les trois mois de formations transforment idéologiquement Onoda, faisant de lui un soldat rigide, rompu à la guérilla, si bien qu'il considérait toutes tentatives visant à le convaincre que la guerre était finie comme une ruse.
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| Hirō Onoda et son père avant de partir sur l'île de Lubang |
La présence du major Taniguchi, reconvertie en libraire après la guerre, sera par ailleurs nécessaire pour le suspendre de ces fonctions militaires et lui faire prendre conscience de la fin de sa mission après trente années de survie sur l'île de Lubang, en mars 1974.
La mise en scène d'Arthur Harari vient souligner ce prodigieux écart entre ancrage territorial et perte de repère en employant fréquemment différentes valeurs de cadre, alternant très gros plans et plans larges comme pour mieux faire jouer les contrastes entre les expressions souvent hirsutes des personnages et la beauté contemplative des paysages. Pour rendre compte des années passées sur l'île, le réalisateur fait durer de nombreux plans fixes associés à un rythme de montage lent donnant à l'ensemble du film une dimension méditative. La bande-son et la musique, que l'on doit à Olivier Marguerit, contribuent à faire de ce récit de survie une expérience cinématographique immersive rappelant certains grands films dont l'action se déroule dans la jungle comme Aguirre, la colère de Dieu, Apocalypse Now, The Nightingale ou The Lost City of Z.
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| Aguirre, The Lost City of Z, The Nightingale, Apocalypse Now, Onoda, histoires de survie en pleine jungle |
Si cette adaptation n'a pas su trouver son public malgré de nombreux éloges et une approche sensible, cela peut sans doute s'expliquer par le fait d'une perte d'intérêt pour les récits introspectifs, surtout si ceux-ci mettent en exergue une certaine intériorité, pour ne pas dire intimité, mêlée à la guerre et la contemplation de la nature, au vu d'un contexte actuel peu réjouissant. Pourtant il y a largement matière à réfléchir et s'émouvoir devant Onoda, 10000 nuits dans la jungle.
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| Norio Suzuki posant avec le fusil du lieutenant Onoda avant de se rendre en février 1974 |
Au moment de la rencontre avec Norio Suzuki, explorateur et aventurier japonais ayant retrouvé le lieutenant Onoda, le regard du dernier soldat à se rendre n'est pas sans rappeler celui du soldat Robert Witt, interprété par Jim Caviezel, dans La Ligne Rouge de Terrence Malick. Tous deux sidérés par la guerre, plongés dans leurs pensées avec les souvenirs de leur vie d'avant, se remettant de leurs illusions en pleine nature sauvage, ils sont les témoins et victimes d'un monde en proie au désenchantement.
Photos : Onoda, 10000 nuits dans la jungle Arthur Harari, 2021 / Photo d'archive en noir et blanc sans doute prise par Norio Suzuki, février 1974.







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