La nouvelle forme du conte
Premier long métrage réussi de la réalisatrice norvégienne Emilie Blichfeldt (34 ans) avec The Ugly Stepsister sorti au cinéma en catimini en juillet dernier. Le conte de fée revisité et la métamorphose semblent être à l’honneur ces deux dernières années. Après Les Reines du Drame, The Substance et le récent La Tour de Glace, l’appropriation de l’univers des contes par des réalisatrices de générations différentes indique sans doute un désir de raconter de manière symbolique les tracas du monde (diktat de la beauté, poids du regard des autres, précisément masculin, désir de célébrité, violence physique, argent roi, société patriarcale..) à travers cette matière littéraire phénoménale permettant à la fois le merveilleux, le fantastique, la poésie, le grotesque et l’horreur.
Ici le film vaut particulièrement pour sa mise en scène et sa musique, excellente de bout en bout, accompagnant de manière subtile, décalée, poétique, ironique, les différentes étapes de cette version de Cendrillon centrée autour du personnage d’Elvira (excellente Lea Myren), une des demi-sœurs pas sympa de Cendrillon. Pas d’enrobage façon Disney mais plutôt une cruauté implacable. En effet la réalisatrice s’intéresse à la noirceur du conte de fée, c’est à dire à sa dimension charnelle et psychologique, dont la teneur sombre et préoccupante est très souvent écartée au profit du « Et ils vécurent heureux pour toujours ». Ici donc, point de joyeusetés, de chants d’oiseaux, mais un récit raconté sur un mode enténébré où l’horreur et la monstruosité sont de mises, âmes sensibles s’abstenir.
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| Elvira la demi-soeur de Cendrillon (Lea Myren) |
Elvira rêve d’épouser le prince, mais elle se trouve laide et les autres aussi. Voulant à tout prix devenir l’élue du prince elle est prête à tout pour le séduire, même au pire, notamment se faire casser le nez, s'implanter des faux cils, ingérer un embryon de ver solitaire et se couper les orteils. Tout un programme douloureux en partie imposé par sa mère qui lui permettra de devenir une reine de beauté freaky. Mais les misères infligées à son corps ont aussi un prix, celui de sa santé aboutissant en fin de récit (on le devine dès le début) à la déchéance et à l’exil.
Aussi le film d’Emilie Blichfeldt comporte de nombreuses similitudes au niveau de sa thématique et de son imagerie trash avec The Substance de Coralie Fargeat qui remuait déjà cette question centrale : jusqu’à quelles extrémités peut aller un personnage pour plaire aux autres ? Quelle dose de mal est-il prêt à s’infliger pour devenir beau-belle, qu'est-il prêt à endurer ? Le film donne une réponse autant cinglante qu’inquiétante en grossissant les traits et en s'amusant de l'injonction absurde : « Il faut souffrir pour être belle ».
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| Le revers de la beauté chez Coralie Fargeat et Emilie Blichfeldt (The Substance, 2024 / The Ugly Stepsister, 2025) |
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| Métaphore de l'éphémère et Memento Mori. Corps flétri dans The Substance et aliment en voie de décomposition dans Pique-nique à Hanging Rock (Peter Weir, 1975). |
Mais Emilie Blichfeldt va plus loin en se montrant aussi critique à l'égard de cette quête esthétique illusoire, rendant complètement dingue son héroïne et son entourage (à l’exception de sa sœur Alma), tombant presque dans le burlesque par moment, tout en dépeignant une galerie de personnages maudits et désespérés. Quelques exemples à relever : gargouillements permanents de l’estomac d’Elvira montrée comme une bête de foire lors du concours de prétendantes au trône, bruits d’estomac exagérés au point parfois d'être intégrés à la musique. Scène de bal renversante, avec jeu des masques et regards inversés. Chute des escaliers filmée comme une descente aux enfers. Dépouille du beau-père croupissant dans les restes d’un banquet telle une pièce de gibier perdue dans une nature morte (vision macabre hantant le film jusqu’à la dernière image). Toute l’ambiance sonore à l’orchestration éclectique cherchant à la fois le lyrisme et l’angoisse. En somme le film propose des contrastes saisissants allant du dérisoire au franchement glauque.
Doublé d’une qualité d’interprétation remarquable, le récit d’Emilie Blichfeldt est aussi finement découpé comme un livre d’images. Certains plans font d’ailleurs penser à des illustrations ou des tableaux, tant les éclairages et les cadrages mettent à l’honneur l’imaginaire des contes de fée. Les clichés du genre ne sont pas en restes : pantoufle de Cendrillon, château et forêt plongés dans la brume, salle de bal fastueuse, boîte mystérieuse, poison/antidote, escalier vertigineux, robes à volants, vêtements en haillons, souris, chevaux, calèche, citrouille. Tout y est !
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| Le château et le soulier de Cendrillon, symboles du conte de fée traditionnel dans The Ugly Stepsister |
Bref cette version de Cendrillon est inattendue et détonante. Le film rappelle follement que certains contes de fée ne sont pas tout roses, c’est à dire enchantés avec une fin heureuse à l'instar des célèbres contes amplement modifiés de Walt Disney, mais qu'ils peuvent induire une lecture nettement moins édulcorées, plus proche des versions originales telles que pensées initialement par les maitres conteurs (Charles Perrault, les frères Grimm, Hans Christian Andersen), où souvent la mort et la cruauté font grandes figures à côté du merveilleux.
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| Elvira proche de l'homme de ses rêves (Lea Myren et Isac Calmroth dans The Ugly Stepsister) et Miranda endormie avant sa disparition (Anne-Louise Lambert dans Pique-nique à Hanging Rock) |
De par sa tonalité sombre, trash et fantastique, The Ugly Stepsister se place dans la généalogie de films liés au body horror. Un soupçon d’Alien, une portion de Pique nique à Hanging Rock, une bonne dose de The Substance, font de ce récit de vilain petit canard au féminin une fable cruelle extravagante sur les apparences et la quête de beauté. Tout comme Coralie Fargeat l’année dernière, Emilie Blichfeldt marque intelligemment les esprits avec ce premier long métrage et laisse espérer de folles aventures pour la suite.
Images : The Ugly Stepsister, Emilie Blichfeldt, © Mer Film 2025








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