Fantastiques ténèbres - Sommet du fantastique 2

Michael Mann avait 40 ans quand il a réalisé La Forteresse noire (The Keep en v.o) en 1983. Film éclipsé par ses succès populaires Le Dernier des Mohicans, Heat, Miami Vice, Collateral, Public Ennemies, film maudit aussi, dit-on souvent au détour de nombreux articles et interviews sur le web, en raison de pas mal de galères de production et d'un échec critique et commercial retentissant.

Affiches pour La Forteresse Noire, Michael Mann, 1983

Pourtant à la vision de ce film exceptionnel en son temps et en son genre (croisement entre film historique et fantastique, voire science-fiction) s'exerce une sorte de fascination, un étonnement tout du moins, en vertu d'une esthétique prononcée, confinant parfois à l'abstraction. Doté d'une musique très immersive, assez proche des compositions de Brad Fiedel dans The Terminator, mais aussi d'une histoire soulignant les thèmes de la dualité et du rapport au mal de manière hallucinée, le film de Michel Mann avait semble t-il de grandes qualités. Mais paradoxalement c'est sans doute pour toutes ces raisons que La Forteresse Noire a perdu son public. Film trop sombre, trop immersif, kitsch pour certains, lent, surtout dans sa dernière partie, radical dans sa noirceur, hétéroclite et questionnant. Un film assez exigent en somme qui a les défauts de ses qualités.

Molasar et le T-800, deux antagonistes aux yeux rouges

Bien qu'étant très à part dans la filmographie du réalisateur américain, The Keep offre tout de même quelques passerelles vers les métrages les plus connus cités précédemment. Notamment à travers la bande-originale du groupe Tangerine Dream et de certaines scènes épiques filmées au ralenti qui ne sont pas sans rappeler quelques moments de bravoures tragiques du Dernier des Mohicans. Pour exemple toute la séquence finale de course poursuite à flanc de falaise, notamment le moment suspendu où la jeune Alice s'avance près du vide dévisageant le chef indien huron Magua après qu'il eut massacré Uncas.

Le Dernier des Mohicans, Michael Mann, 1992

Mais c'est avec les films de sa génération que La Forteresse noire entretient le plus d'affinité, autour d'un axe qui pourrait être la fantasy ou la veine des récits mettant en scène la lutte contre un pouvoir maléfique étranger. Le premier du nom est sans doute Alien de Ridley Scott (1979), film partageant des effets spéciaux minimalistes mais saisissants pour l'époque ainsi que des décors hallucinants conçus par Hans Ruedi Giger.

Décor du Space Jockey, Alien, le 8ème passager, Ridley Scott, 1979

L'entrée de la forteresse, décor reconstitué dans une ancienne carrière d'ardoise au Pays de Galles

Cette filiation esthétique se prolonge à travers tout un pan du cinéma américain du début des années 80 jusqu'à son milieu. Pour respecter la chronologie on peut citer La Chasse de William Friedkin, Métal Hurlant, Conan, L'Empire Contre-Attaque, Excalibur, Dark Crystal, Le Retour du Jedi, Terminator, L'Histoire sans fin, Legend, Indiana Jones et le Temple Maudit et Taram et le Chaudron Magique. Émerge de ces récits majoritairement fantastiques une sorte de point d'accord assez évident : le présence d'un antagoniste faisant figure de mal. Que ce soit le tueur en série chez Friedkin, le Loc-Nar chez Potterton, l'empereur dans Star Wars, Thulsa Doom chez John Millnius, Darkness chez Ridley Scott, les Skeksès, le T-800, le loup Gmork, Mola Ram, ou le Seigneur des Ténèbres chez Disney, toutes ces entités sont des adversaires du bien, des opposants aux allures de boss de fin de niveau confrontés à des héros valeureux destinés à les combattre.


Les mauvais génies du cinéma des années 80, de Darkness à Mola Ram

La Forteresse noire ne déroge pas à ce principe manichéen proposant, avec un réel effet miroir, deux personnages diamétralement opposés : Gleaken, le gardien protecteur de la forteresse, et Molasar, l'entité démoniaque enfermée à l'intérieur.

Adapté du roman éponyme The Keep de Francis Paul Wilson, où l'intrigue se déroule en Transylvanie proche d'un donjon, Michael Mann choisit de situer son histoire dans un petit village roumain jouxtant une épaisse forteresse. Dans le roman, Molasar est une entité assez difficile à cerner au départ, mais prenant finalement les traits d'un vampire dandy proche de Dracula, personnage assez bavard. A l'inverse Mann le fait ressembler davantage à une sorte de golem, un colosse hybride capable de retrouver sa forme d'origine en absorbant ses victimes, créature lovecraftienne peu loquace répandant le chaos une fois libérée de sa prison de ténèbres. Le dessinateur Enki Bilal s'est par ailleurs chargé de son design, offrant quelques gémellités avec les dieux antiques égyptiens de La Trilogie Nikopol (Horus, Anubis, Bastet).

Horus, personnage de La Foire aux Immortels d'Enki Bilal

Associées à la figure maléfique de Molasar, les troupes nazies installées provisoirement à l'intérieur de la forteresse avec à leur tête deux officiers, le capitaine Klaus Woermann, personnage ambigu car nettement moins autoritaire et impassible que son supérieur, le major Kempfer (Gabriel Byrne), entièrement dévoué au führer, capable de massacrer de sang froid plusieurs civils pour chaque soldat disparu de son unité dans la forteresse. 

Kempfer (Gabriel Byrne) face à Molasar (Michael Carter)

Afin de décrypter d'étranges inscriptions anciennes se trouvant sur l'une des parois de la forteresse Kempfer fait appel à un professeur juif déporté, le docteur Théodore Cuza et sa fille Eva, qu'il convoque sur les recommandations du prêtre Fonescu. Infirme, le professeur est obligé de se soumettre aux volontés du major SS ainsi que sa fille. Aucune rébellion possible, sauf celle de Woermann tenant rigoureusement tête à Kempfer, révélant son bon fond en apportant son aide au professeur Cuza et en rejetant les méthodes de son supérieur.

Le Professeur Cuza (Ian McKellen)

Mais l'expression de la dualité la plus vive au cœur du film de Michael Mann provient de l'affrontement entre Gleaken (Scott Glenn) et Molasar, agissant comme des doubles contraires. Une fois l'entité maléfique libérée des profondeurs de la forteresse, son double positif se met en quête de l'y enfermer à nouveau. Au fur et à mesure du récit se dégage l'impression que l'un et l'autre sont comme les faces d'une même pièce.


Eva Cuza (Alberta Watson) et Gleaken Trismegestus (Scott Glenn)

Par ailleurs la notion de reflet est assez centrale dans le film, notamment dans la scène où Gleaken discute avec Eva sans que l'on puisse découvrir son reflet dans un miroir situé en arrière-plan. Cette absence de reflet laisse supposer que Molasar est le reflet de Gleaken. Comme preuve concrète : lors de la création du visage de la créature dans sa forme ultime, l'empreinte en silicone du visage de l'acteur Scott Glenn a servi aux traits de Molasar. Pour aller plus loin, la fin alternative du film dévoile le moment où le gardien retrouve son reflet, visible dans l'eau, après avoir vaincu son double. 

Gleaken sans reflet

En 1981, Steven Spielberg s'était déjà aventuré dans le genre fantastique à sa toute fin avec Indiana Jones et les Aventuriers de l'arche perdue, montrant les troupes nazies ouvrant la boîte de pandore (l'arche de l'alliance), croyant y trouver un pouvoir de domination absolu, laissant finalement échapper des spectres et la mort.

Indiana Jones et les Aventuriers de l'arche perdue, Steven Spielberg, 1981

La Forteresse noire répond de ce même principe de causalité et de cette même morale : quiconque est aveuglé par le désir d'exploiter les richesses mystiques de la forteresse (les croix luminescentes), dans le but de vaincre, entrouvre une faille vers un monde d'horreur.

Indiana et Marion

Molasar est ce mauvais génie engendré par la soif de domination. De la même manière que le final explosif des Aventuriers de l'arche perdue, les effets spéciaux et les décors principaux de La Forteresse noire concourent à rendre spectaculaire et esthétique cette tombée dans le chaos.

Tourné dans une immense carrière d'ardoise désaffectée au Pays de Galle, où le village roumain fut entièrement reconstitué, et aux studios de Shepperton, Michael Mann rencontra d'énormes difficultés pour mettre en scène son récit, notamment en raison d'aléas climatiques, de problèmes techniques récurrents, de son soucis du détail et du décès de Wally Veevers (responsable des effets spéciaux connu pour son travail sur The Rocky Horror Picture Show), ce qui occasionna un retard considérable (un an de tournage) et des plans mal truqués. En outre ces soucis de production s'accompagnèrent d'un choix de montage problématique imposé par les studios Paramount, réduisant le film à une durée de 90 minutes (durée moyenne très répandue dans les années 80), alors que Michael Mann avait prévu une version de plus de 2h30, jamais sortie jusqu'à maintenant.

Alberta Watson alias Eva Cuza

Malgré ces conditions difficiles, les efforts laborieux menés par l'équipe de tournage parvinrent à rendre La Forteresse noire d'une grande plasticité avec comme premier atout des effets d'éclairages multiples : projections de lumière émanant des croix en nickel, prenant souvent l'aspect de rayons lumineux, bâton réfléchissant de Gleaken, yeux luminescents des deux protagonistes, éclairs du duel final. Une lumière qui bien souvent aveugle, absorbe ou liquéfie les corps (scène de Molasar et Kempfer) à défaut de les régénérer (scène où le professeur Cuza est guéri). Les effets de brouillard sont également de la partie, quasi-permanent, même et surtout à l'intérieur de la forteresse, insistant sur le caractère fugace et surnaturelle de l'entité et du lieu. On pourrait ajouter à cela, le travail du directeur de la photographie Alex Thomson mettant l'accent sur une image saturée d'obscurité, jouant les contrastes avec les lumières : ruines, charniers, profondeur du gouffre où séjourne le mal, geôle de Cuza, tout ces endroits en clairs-obscurs complètent ce théâtre de ténèbres où s'accorde une véritable esthétique de l'ombre et du chaos. Toute une ambiance finalement, destinée à entretenir la noirceur fantastique de la forteresse.

Les jeux de lumières autour de la forteresse

Enfin il faut souligner la bande originale exceptionnelle de Tangerine Dream tant elle procure une atmosphère mystérieuse et prégnante tout du long. Le groupe de rock expérimental allemand s'était déjà distingué pour sa b.o magistrale du premier film du réalisateur, Le Solitaire en 1981. Ici, dès la scène d'ouverture l'empreinte musicale est posée, sons de percussions synthétiques au rythme d'un panoramique vertical vers le bas passant du ciel au convoi nazi s'avançant vers la forteresse de cauchemar. Scène pouvant faire référence au convoi de The Sorcerer de William Friedkin avec lequel le groupe avait déjà collaboré en 1977. Comment ne pas pas penser non plus aux meilleures partitions de Vangelis (Blade Runner, Les Chariots de feu) ou d'Angelo Badalamenti (Mulholland Drive, Lost Highway) à l'écoute de toute la bande-son. Pour aller plus loin, quelques ressemblances subtiles sont par ailleurs à noter entre le morceau « It ends » et « Promentory » de la bande originale du Dernier des Mohicans composée par Trevor Jones et Randy Edelman, qui reprirent eux-même le titre emblématique « The Gael » créé par le compositeur écossais Dougie MacLean.

Pochette de la b.o du film The Sorcerer, William Friedkin, 1977

Mais la référence qui semble la plus étonnante par ses arrangements et son lyrisme, vient de la reprise du titre « Walking in the Air » d'Howard Blake, composé pour le court métrage d'animation The Snowman en 1982. Tangerine Dream se l'approprie totalement et fait de ce morceau féerique une symphonie new age mélodramatique. Écart assez sidérant entre l'évocation d'un rêve enfantin et la noirceur manichéenne émanant de la forteresse. C'est finalement la fantasy qui relie le mieux « It ends » à « Walking in the Air », genre à la croisée du merveilleux et du fantastique, prenant ses sources dans l'histoire, les mythes, les contes et la science-fiction. C'est peut-être à travers cette appropriation musicale que transparaît le mieux une tendance aux abords des années 80 à mêler le thème de la jeunesse aux codes de la fantasy, voire de la dark fantasy. Pour preuve les films présentant d'apprentis héros, en proie à une entité démoniaque ou maléfique prenant souvent les traits de la mort ou de son avatar (Taram, Atreyu, Willow, Demi-Lune, Jack et Luke).

Bien que La Forteresse Noire n’ait pas trouvée une large audience, du fait de son récit atypique et de son esthétique déroutante, à contre-courant des productions classiques et joyeuses de son époque (Retour vers le futur, Gremlins, Sos Fantômes, Les Goonies, The Monster Squad, Beetlejuice) il n’en demeure pas moins que ce film est une pépite noire qui mériterait une restauration dans sa version initiale, telle que souhaité par Michael Mann, qui ne s’aventura plus jamais dans le fantastique après cet échec cuisant. Film maudit, tout comme Taram et le chaudron magique, long-métrage le plus sombre des studios Disney qui nécessita douze années de développement et fut un échec commercial de grand ampleur au point de faire oublier son existence, La Forteresse noire s’inscrit dans cette même lignée de films marqués d’un sceau « infréquentable » qui pourtant déborde de sublime peut-être autant que de kitsch. 

 

Photos : "La Forteresse noire", Michael Mann, 1983

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